Livres

Changer la vie

Le roc Polony...
De Natacha Polony
Editions de L'Observatoire - 305 pages

Lu / Vu par

Bertrand Devevey
Publié le 04 jan . 2018

Recommandation

4,0ExcellentExcellent

Thème

Changer la vie est le titre du programme du parti socialiste adopté en 1972. C'est aussi, en principe, le but de tout programme politique. Encore faut-il s'entendre sur le sens des mots "qui changent la vie". Dans cet essai, la journaliste Natacha Polony propose une relecture de 55 mots qui émaillent le discours politique de droite ou de gauche, d' Aliénation à Vertu, en passant par quelques "fondamentaux" comme bien commun, liberté, libéralisme, Démocratie…

Elle se livre à une analyse critique de leur sens contemporain, de leur possible dévoiement sous les coups de boutoir du politiquement ou du médiatiquement correct. 

Dans le dernier quart du livre, sur le thème de notre capacité à reconquérir nos vies, elle  propose 27 petites réflexions sur des verbes d'action comme Aimer, Croire, Douter, Habiter le monde, Rire ou Vivre. 

Cet ouvrage se présente comme une aide à la reconquête démocratique de la chose publique, libre des modes ou de la dictature du "prêt à penser".

Points forts

1- Un essai très bien écrit, qui puise et affiche ses (p)références aux sources de la pensée démocratique: Aristote, Périclès, Thucydide, Tocqueville, Lincoln… et aussi Condorcet, Proudhon, Orwell… 

2- Une structure simple en mots clefs, qu'il est possible de parcourir sans ordre. Chaque mot, thème ou concept, contient une argumentation complète qui va de l'étymologie aux textes fondateurs, philosophiques ou politiques. Un avantage quand on lit l'ouvrage dans le désordre, ce qui expose à des redites quand on le lit de façon continue, et dans l'ordre !

3 - Fondatrice du Comité Orwell, qui a vocation à rendre aux journalistes une liberté de pensée  qu'elle estime altérée par l'idéologie dominante du libéralisme, Natacha Polony invite à la lecture critique des mots qui émaillent le discours politique.

4- S'il n'est pas question dans ces lignes de délivrer des bons ou mauvais points, certaines analyses m'ont semblé marquantes, en particulier concernant le bien commun, la décroissance, la démocratie, la laïcité, le libéralisme et le libertarisme, le mérite, le multiculturalisme, la responsabilité …

Points faibles

1- La pensée politique de Natacha Polony est intéressante en ce sens qu'elle veut débarrasser le discours politique des vérités autoproclamées. Mais la mise en en cause radicale et omniprésente des excès du libéralisme, de ses traductions dans l'exaltation du consumérisme, de l'individualisme, de la mondialisation perturbe un peu la lecture des mots "qui changent la vie". 

2- Si le dernier quart du livre propose des réflexions courtes sur les mots qui peuvent composer un projet de société, certaines analyses de la première partie perdent en intérêt ce qu'elle gagnent en longueur. Dit autrement, certaines exégèses pourraient être plus courtes !

3 - Si vous avez le sentiment de jouir à 100% de votre libre arbitre, que l'aliénation n'évoque rien d'autre que les déficiences intellectuelles, de vivre dans le meilleur des mondes possibles, que l'idée même d'un futur "différent" est nuisible, alors, ce livre ne va pas vous plaire...

En deux mots ...

Voici une nouveau témoignage de la nécessité de prendre de la distance avec les mots "fourre tout" du discours politique contemporain. Il n'est pas nécessaire d'être d'accord avec Natacha Polony pour apprécier cet essai. Il vous aide simplement à reconsidérer le sens de ces mots que nous entendons tous les jours, et dont nous oublions les dérives ou les sens détournés. Car ce détournement est bien ce qui révolte Natacha Polony, convaincue qu'il nous conditionne à demeurer ou devenir des citoyens aveugles et irresponsables, enfermé dans la jouissance égocentrique d'un consumérisme au présent, oublieux des valeurs qui font les sociétés qui durent. 

Ce livre raisonne comme un manifeste politique. Son contenu est sans concession vis-à-vis du libéralisme mondialisé, envers lequel il invite à prendre une distance raisonnée, raisonnable et argumentée. 

Un extrait

Ou plutôt six (allons-y...) :

- Bien Commun : "Le grignotage progressif du bien commun par les intérêts privés est un des phénomènes les plus significatifs du modèle économique développé depuis la fin des années 1970 dans les pays occidentaux." P 45

- Démocratie : "A près de 60% d'abstention, essentiellement les catégories les plus pauvres, nous avons réinventé le suffrage censitaire. Mais proprement, sans le dire, sans même que les exclus puissent s'en plaindre puisqu'ils sont seuls responsables. Il ne tient qu'à eux de voter." [propos ironique, NDR] P.86

- Elites : "Les élites de chaque nation, et c'est une première dans l'histoire, ont davantage d'intérêts communs avec celles des autres nations qu'avec le peuple auquel elles sont censées appartenir." P116

- Laïcité :  "Le Laos, mot grec à l'origine de la racine "laïc", désigne le peuple en tant que tout indivisible. C'est dire que la laïcité est ce qui unit le peuple pour rendre possible la coexistence. Elle est l'affirmation d'une cohésion de ces hommes libres et égaux qui se sont constitués en un peuple. … Elle n'est pas multiconfessionnelle, elle est a-confessionnelle ; elle est une mise à distance des croyances et des convictions pour que la puissance publique puisse appartenir en partage à tous les citoyens ..." P 150 et 151

- Multiculturalisme : "Le multiculturalisme, combiné avec un individualisme narcissique, au nom duquel chacun est incité à porter son identité en bandoulière, condamne l'espace public à n'être qu'un lieu d'affrontement où chaque communauté ne compte qu'en s'affichant." P 182

- Connaitre : "Il faut lire, dans le Pantagruel de Rabelais, la lettre de Gargantua à Pantagruel, pour comprendre ce que l'humanisme nous a transmis, et qui repose avant tout sur un immense appétit de savoir, parce que le savoir nous transforme et nous rend plus humains." P 266

L'auteur

Natacha Polony est journaliste, "essayiste". Connue pour ses chroniques au Figaro, Marianne, France Ô, Europe 1, France 2, Canal Plus, LCI et plus récemment, France Inter, elle a co-fondé et préside le Comité Orwell (cf ci dessus). 
Cet ancienne enseignante a écrit plusieurs livres pour dénoncer les dérives de l'éducation, de l'appauvrissement de la souveraineté et crée, en 2017, sa web TV, Polony TV. 

Sa vision anticonformiste de notre société, nourrie de lettres classiques et modernes, d'engagements pour la réforme de l'éducation nationale, d'un féminisme modéré et non "guerrier", d'idées gaullistes, souverainistes, chevènementistes et de la gauche républicaine, rend difficile - pour autant que cela soit utile - son classement sur l'échiquier politique !

Commentaires

Yves Bouëssel du Bourg
Le 04 jan. 2018
à 13h32

Merci pour cette chronique bien sentie qui donne envie de lire le livre de Natacha Polony.
Cette dernière qui tend à devenir une icône du journalisme indépendant nous donne aussi une leçon d'intégrité, d'honnêteté intellectuelle, une ligne de conduite rigoureuse qui la met à l'abri des récupérations politiques. Elle voit juste, elle pense juste. Elle est devenue indispensable.

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