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Double 7

Bon, mais un petit air de déjà vu
De Yann et André Juillard
Editions Dargaud- 71 pages

Lu / Vu par

Nicolas Autier
Publié le 01 déc . 2018

Recommandation

3,0BonBon

Thème

1936, Espagne, premier hiver de la guerre civile, dans le ciel de Madrid. Comme presque tous les jours depuis qu’Hitler l’a envoyée soutenir l’insurrection de Franco, la Légion Condor bombarde méthodiquement la cité.

Les avions allemands qui écraseront Guernica sous les bombes quelques mois plus tard ne sont pas les seuls au-dessus de Madrid. Les « Moscas », petits chasseurs Polikarpov russes fournis à prix d’or par Staline à la République espagnole, leur disputent la suprématie aérienne. Roman Kapulov est aux commandes de l’un d’eux.

Dans les rues, sous les bombes, il y a des Madrilènes fiers, dignes et combatifs ; il y a aussi Ernest Hemingway, son égo, son amour de la tauromachie et son penchant pour la bouteille.

Sur les toits de Madrid, il y a des fantassins républicains qui tiennent tête aux troupes du futur Caudillo. Lulia en fait partie. Elle a vingt ans, veut vivre libre, et se bat.

Points forts

Ouvrir Double 7,  c’est replonger avec bonheur dans l’univers graphique de Juillard. Sans équivalent, il réussit le tour de force d’être inimitable tout en assumant l’héritage d’Hergé et d’Edgar P. Jacobs.

Double 7 est également une  invitation à redécouvrir l’œuvre de ce maître de la BD historique, notamment la série qui est son chef d’œuvre absolu, le premier cycle des 7 vies de l’épervier, réalisé en collaboration avec Patrick Cothias aux éditions Glénat entre 1983 et 1991.

Double 7, c’est aussi la guerre d’Espagne vue de l’intérieur du camp républicain. L’album met en avant les affrontements sanglants qui, orchestrés en sous-main par un Staline plus soucieux de s’assurer du contrôle de l’internationale révolutionnaire que de défendre une démocratie, opposèrent POUM, Anarchistes, Socialistes et Communistes.

Enfin, Double 7 nous fait rencontrer une galerie de personnages secondaires d’une richesse et d’une épaisseur remarquables : la mère de Lulia, La Pasionaria ; la femme d’Hemingway, elle aussi journaliste ; Ajax et Dary, les camarades pilotes de Roman ; le commissaire politique Fripiatiov, les avant-gardistes et combattantes « Mujeres Libres » …

Points faibles

Double 7 présente une forte parenté avec le très réussi Mezek, publié par le même duo d’auteurs en 2011 aux éditions Le Lombard, dans la collection Signé.

Les scènes d’ouverture, magistrales, sont bâties à l’identique : la Madrid républicaine a remplacé la Tel-Aviv sioniste ; les républicains espagnols ont pris la place des Sabras et des rescapés de la Shoah ; les emblèmes allemands de la légion Condor flanquent les bombardiers des assaillants en lieu et place des cocardes égyptiennes ; les chasseurs russes qui tentent de protéger la ville martyr ont succédé à leurs homologues israéliens.

Les puissants fils rouges des deux albums sont également assez similaires : un jeune aviateur étranger – Björn le mercenaire dans Mezek, l’officier russe Roman dans Double 7 – venu pour des raisons plus ou moins obscures au secours d’un pays menacé – La République Espagnole dans Double 7, le jeune état d’Israël dans Mezek – trouve l’amour et la rédemption dans les bras d’une jeune combattante locale – Oona dans Mezek, Lulia dans Double 7.

Risque de redite ou volonté d’approfondir un thème cher aux auteurs… ? Le lecteur en jugera.

En deux mots ...

Lulia dans Double 7, c’est Oona dans Mezek, Ariane de Troïl dans Les 7 vies de l’épervier : des femmes jeunes, intelligentes, belles, qui se battent pour refuser un inéluctable. Celui de la puissance et de la modernité des armes allemandes dans Double 7, celui de la masse des pays arabes opposés à la fragilité du jeune état d’Israël dans Mezek, celui de la naissance et du sexe dans Les 7 vies de l’épervier.

Double 7 est aussi une passerelle jetée vers de nombreux auteurs et univers de la BD : Tintin ; Blake & Mortimer ; l’aviation au sens large et particulièrement la série Le Grand Duc qui raconte l’histoire d’amour improbable entre  Wülf, "as" de la Luftwaffe, et Lilya, une des célèbres "Sorcières de la Nuit" de l’aviation soviétique, brillamment mise en scène par Romain Hugault sur fond de guerre aérienne dans le ciel de Russie, éd. Paquet, 2008-2010. 

Une illustration

L'auteur

  • Pour découvrir Yann, je vous invite à vous référer à l’excellente présentation qui en est faite par Dominique Clausse dans sa chronique d’Atom Agency parue sur Culture-Tops le 24 novembre dernier. Pour y faire écho, on pourrait ajouter à la liste de ses nombreuses réussites, la jubilatoire série des Innommables réalisée avec Didier Conrad, éd. Dargaud, 1983-2000 ; la série Dents d’Ours, en collaboration avec Alain Henriet, éd. Dupuis, 2013-2018 ; la série Angel Wings, toujours en cours, en partenariat avec Romain Hugault, éd. Paquet, 2014
  • Est-il nécessaire de présenter André Juillard ? Amateur de BD dès son plus jeune âge, il suit des cours de dessins avec Jean-Claude Mézières et Jean Giraud. On peut difficilement espérer meilleurs professeurs. Il entame rapidement une carrière de dessinateur de BD où il révèle un penchant pour les ouvrages historiques telBohémond de Saint-Gilles, écrit en collaboration avec Verrien, 1976, éd. Formule 1. Après plusieurs années pendant lesquelles le succès le fuit malgré une production de qualité, le premier cycle des 7 vies de l'épervierréalisé en collaboration avec Patrick Cothias, éd. Glénat, 1983-1991, lui apportent une réussite et une reconnaissance qui ne le quitteront plus. On compte parmi ses succès : Arno, réalisé en binôme avec Jacques Martin, éd. Glénat, 1983-1997 ; reprise de Blake & Mortimer avec Yves Sente de 2000 à 2008 ; illustration de textes de de Rodolphe, William Faulkner, Irène Frain, Didier Daeninckx, etc.

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