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La gauche identitaire, l'Amérique en miettes.

Etats-Unis: il n'y a pas que les dérives de Trump...
De Mark Lilla
Editions Stock

Lu / Vu par

Jean-Pierre Tirouflet
Publié le 02 nov . 2018

Recommandation

3,0BonBon

Thème

Assommé par la défaite de Mme Clinton à l’élection présidentielle de 2016, écœuré par la victoire et la personnalité de Trump, Mark Lilla, professeur à Columbia, homme de gauche modérée,  livre son diagnostic de la défaite démocrate. Il l’impute à la fragmentation de la gauche entre différentes chapelles nombrilistes, LBGT, afro-américains, latinos… dans un ouvrage qu’il intitule La gauche identitaire, sous titré L’Amérique en miettes. Il considère que cette segmentation de l’électorat démocrate a empêché ce parti de développer une vision ambitieuse de l’Amérique, propre à rassembler des citoyens d’origines diverses et, partant, de gagner les élections, pour éventuellement être en position d’appliquer les mesures revendiquées par ces groupes identitaires.

Mais soyons clairs, la gauche américaine n’est pas la gauche française, notamment en économie. Quant à ceux qui liraient le terme “identitaire“ dans son acception européenne, ils feraient un redoutable contre-sens. Il s’agit ici de l’identité raciale, sexuelle… de l’individu et non d’un nationalisme relooké façon XXI ème siècle.

Points forts

Il faut retenir l’analyse que Mark Lilla fait des causes de la fragmentation : les deux époques révérées par la gauche américaine, le New Deal de Roosevelt et la Great Society de Johnson avaient été marquées par une grande ambition collective. L’arrivée de Reagan au pouvoir en 1981 a accentué dans la société américaine un hyper-individualisme, déjà sous-jacent, qui en matière de mœurs a été le pendant de la révolution libérale qu’il a fait subir à l’économie.

Lilla décrit bien le processus à l’œuvre sur les campus, comment le jeune étudiant fraichement débarqué est pris en main, sommé de définir son identité - nécessairement comme victime de la société -, de se joindre à un groupe, intolérant et complètement indifférent à l’égard de la problématique des autres groupes victimaires.

Au total, il dessine le visage d’une société explosée entre d’une part l’Amérique traditionnelle en quête de repères et de protection et cette juxtaposition de groupes radicaux, autocentrés sur leur névrose et incapables de communiquer avec les autres, même si ils y auraient intérêt ; car, le rappelle Lilla, le pouvoir politique ne réside pas dans les manifestations de rue, mais dans la capacité à gagner les élections, ce qui semble avoir échappé à la gauche américaine.

Ce discours est en partie, mais en partie seulement, applicable aux pays d’Europe, également soumis à la dictature de la bien-pensance moderne, portée par des groupes minoritaires tout aussi intolérants et activistes qu’aux Etats Unis.

Points faibles

Si l’on perçoit bien la thèse de l’auteur, la lecture de ce court essai est difficile. On a parfois du mal –est-ce dû à la traduction ou au style de Lilla? – à suivre la pensée de l’auteur et on doit relire plusieurs fois les mêmes paragraphes.

La thèse de Lilla a le mérite de l’originalité, mais elle est contestée par la quasi-totalité de ce qui pense à gauche aux Etats-Unis.

En deux mots ...

Un livre dans l’air du temps, un homme de gauche qui stigmatise le politiquement correct, utile pour comprendre ce qui se passe aux Etats Unis et ce qui nous menace en Europe.

Un extrait

Page 125 : « La gauche a pris l’habitude d’agir comme si chaque cause relevait d’un droit inviolable, ne laissant aucune place à la négociation, et considérant inévitablement les adversaires comme des monstres sans vergogne et non comme de simples citoyens ayant un point de vue différent. Par ailleurs elle s’est aussi dispensée d’accomplir le long travail consistant à sonder la population, s’efforcer de la persuader et bâtir un consensus – fondement le plus sûr de toute politique sociale. »

L'auteur

Francophone, de tendance “libérale“, c’est à dire de gauche aux Etats Unis, Mark Lilla est professeur de sciences humaines à l’université de Columbia. Il collabore à plusieurs revues et journaux dont le New York Times. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont un seul a jusqu’à présent été traduit en français, avant celui-ci.

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