Opéra-Ballet-Musique

Le Château de Barbe Bleue / La Voix Humaine

Opéra de Paris: vraiment, une grande année
De Bela Bartok / Francis Poulenc
Mise en scène : Krzysztof Warlikowski

Infos & réservation

Opéra de Paris
Place de l’Opéra
75009 Paris
Tél. : 0892899090
http://www.operadeparis.fr
Jusqu'au 11 avril 2018

Lu / Vu par

Dominique Poncet
Publié le 23 mar . 2018

Recommandation

5,0En prioritéEn priorité

Thème

Ce spectacle fait penser à une charade où « mon premier » est Le Château de Barbe Bleue, un opéra de Bela Bartók (écrit en 1911, mais créé seulement en 1918) où Barbe-Bleue n’y est pas le monstrueux Gilles de Rais des Contes de ma Mère l’Oye, mais un idéaliste triste qui amène en son château obscur sa nouvelle fiancée Judith, laquelle, follement éprise, va l’obliger à ouvrir les sept portes secrètes de sa demeure, jusqu’à la dernière, par laquelle elle ira rejoindre, dans une chambre close, les trois précédentes épouses délaissées, abandonnant son prétendant à son éternelle solitude…

« Mon second » est La Voix humaine, une tragédie lyrique que Francis Poulenc composa en 1959 sur le texte de la pièce éponyme de Jean Cocteau: en fait, un monologue, celui d’une femme amoureuse dialoguant au téléphone avec « son » homme qui lui annonce qu’il la quitte.

Et « mon tout » est… l’une des plus harmonieuses et passionnantes soirées d’opéra qui soit !

En raison de la présence dans un même programme de deux œuvres si différentes, cette bonne réponse n’était pas évidente.

Elle était pourtant concevable, car le Château de Barbe-bleue et la Voix Humaine ont, sous leur dissemblance, de vraies correspondances. D’abord, en plus d’être toutes les deux parmi les plus concises du répertoire, elles sont, chacune à leur manière, d’une  rare audace musicale. Ensuite, elles mettent en scène, chacune, une héroïne féminine qui, par amour, va aller jusqu’au sacrifice, pour l’une, de sa liberté, pour l’autre, de ses illusions et peut-être même de sa vie. Enfin, elles partagent d’avoir connu des « naissances » mouvementées. Jugé impossible à exécuter par l’Opéra de Budapest, Barbe-bleue dut patienter sept ans dans des cartons avant d’être enfin monté en… Italie. Quant au monologue de La Voix humaine, à sa création à la Comédie Française en 1930, (avant même donc d’être mis en musique par Francis Poulenc), il dut subir l’hostilité des surréalistes qui crièrent au scandale, accusant son auteur, Jean Cocteau, d’avoir retranscrit, dans cette œuvre, une de ses conversations avec son amant Jean Desbordes…

Détecter ces points communs nécessitait  toutefois un regard très averti. L’Opéra de Paris a fait appel à celui d’un des enfants terribles de la  mise en scène, le polonais Krzisztof  Warlikowski .

Points forts

- D’abord, le travail de Krzisztof Warlikowski qui, à partir de deux ouvrages à première vue aux antipodes l’un de l’autre, parvient à « inventer » une soirée lyrique placée sous un seul signe : celui de la passion et du drame amoureux.

Ce tour de passe-passe, le metteur en scène nous l’annonce, symboliquement, d’entrée. Durant le prologue de l’opéra de Bartok, il a déguisé Barbe Bleue (la basse John Relyea) en magicien de caf’conc’ et a demandé à la chanteuse de la Voix humaine (Barbara Hannigan ) d’en jouer l’assistante. Cette dernière va, donc, entre autres numéros, léviter à deux mètres du sol, ou encore faire surgir d’un foulard, un adorable petit lapin, le tout, sous le regard de celle qui va incarner Judith, la fiancée de Barbe-Bleue. En une scène, d’une poésie et d’un onirisme fou, voici donc présentés, réunis, les trois personnages principaux du diptyque composant la soirée…

Plus tard, sur les dernières mesures de Barbe-Bleue, perchée sur de vertigineux stilettos et vêtue, cette fois, du costume de son rôle dans la Voix Humaine, Barbara Hannigan refera son entrée. Point commun entre elle qui arrive, et le héros  de l’opéra de Bartók que l’on s’apprête à quitter, ils sont  tous les deux dévastés par la perspective de leur solitude à venir. Plus besoin d’entracte, le lien est créé, sans aucun hiatus : les deux partitions vont pouvoir s’enchaîner, les décors changer… C‘est d’une subtilité phénoménale…

- Les Chanteurs sont à la hauteur de la réussite de ce pari dramaturgique.

John Relya, au timbre de basse envoûtant, compose un Barbe-Bleue tragique et tourmenté. Sous la rousseur de sa chevelure et sa rondeur voluptueuse enveloppée de vert émeraude, la mezzo russe Ekaterina Gubanova est une Judith aussi  fiévreuse qu’abandonnée. Quant à la soprano canadienne Barbara Hennigan, qui interprète ensuite, seule en scène, l’amoureuse éperdue de la Voix humaine, elle est tout simplement époustouflante. Voix sublime, corps d’une flexibilité étonnante, présence scénique incroyable, elle magnétise la salle.

- Dans la fosse, sous la direction du chef allemand Ingo Metzmacher, l’orchestre de l’Opéra de Paris se plie avec souplesse aux inflexions des interprètes, sans jamais oublier de faire entendre les beautés de chacune partitions.

- Aussi intelligente que somptueuse, la scénographie, se hisse à ce même niveau d’excellence.

Points faibles

Je n'en vois aucun

En deux mots ...

En 2015, la première fois que l’Opéra de Paris avait présenté cette production, le public l’avait attendue avec circonspection. Comment allaient se côtoyer, dans une même soirée deux œuvres aussi différentes dans leur histoire et leur musique, mises en scène, qui plus est, par un artiste volontiers provocateur connu pour diviser, très souvent, les spectateurs ?

Une seule représentation, la première, avait suffi pour mettre tout le monde d’accord. Bijou d’intelligence scénique, vocale et musicale, elle s’était soldée par un triomphe, qui se renouvela chaque soir, jusqu’à la dernière de la série…

Trois ans après, le bouche à oreille a mieux que bien fonctionné. Avant même la parution des critiques, ce programme affichait déjà presque complet.

Avis à ceux qui ne pourront trouver de place, il vient de sortir un DVD « live » de cette production...

Un extrait

« Réunir Le Château de Barbe bleue et la Voix humaine n’a rien d’évident. Si l’on souhaite considérer la soirée les réunissant comme un tout, il faut chercher une nouvelle façon de les lire et de les apprécier… en découvrant des points de rencontre… en constituant en récit unique les deux textes, ou encore en valorisant et en articulant leurs différences » (Hervé Lacombe, musicologue).

L'auteur

Né le 26 mai 1962 à Szczecin en Pologne, Kryzstof  Warlikowski est  aujourd’hui, l’un des plus turbulents metteurs en scène  de théâtre et d’opéra, l’un des plus provocateurs aussi. Il fait également partie des rénovateurs du langage théâtral en Europe.

Après avoir suivi des études de philosophie, d’histoire, de théâtre grec et de mise en scène, il commence par devenir l’assistant de Peter Brook et de Krystian Lupa, et croise au cours de ses pérégrinations, les routes d’Ingmar Bergman et de Giogio Strehler.

C’est à Cracovie qu’il monte ses premières productions, dont, en 1993, La Marquise d’O de Heinrich von Kleist. Puis il commence à essaimer ses mises  en scène dans différents autres théâtres en Pologne et en Europe.

Parmi ses réalisations théâtrales les plus remarquables,  Angels in America de Kushner, Madame de Sade de Mishima, Kroum l’ectoplasme de Levin, Contes africains, d’après Shakespeare. Sa particularité est d’associer le spectateur au processus de la recherche du sens et des sens des textes qu’il monte, cela avec l’aide notamment de références cinématographiques ou d’une utilisation originale de la vidéo.

Très actif aussi, sur les scènes d’opéra, il y transpose ses trouvailles théâtrales. Parmi ses productions les plus notables pour le seul Opéra de Paris, Iphigénie en Tauride, L’Affaire Makropoulos, Parsifal, Don Carlos et Le Roi Roger.

Bien qu’appelé sans cesse sur les scènes du monde entier, il dirige depuis 2008 le Nowy Teatr de Varsovie, un centre culturel interdisciplinaire.

Il devrait revenir à l’Opéra de paris en avril prochain avec Lady Macbeth de Mzensk.

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