Thêatre-Spectacles

A la Trace

Ras-le-bol, les mises en scène inutilement sophistiquées !
De Alexandra Badea
Mise en scène : Anne Théron
Avec Liza Blanchard, Judith Henry, Nathalie Richard et Maryvonne Schiltz

Infos & réservation

Lu / Vu par

Dominique Poncet
Publié le 12 mai . 2018

Recommandation

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Thème

C’est l’histoire d’une jeune femme qui va croiser celle de cinq autres femmes dont le principal point commun est de porter le même nom…

Bien que la pièce, qui fonctionne par flashbacks, ne suive pas d’ordre chronologique, on va dire que tout commence, lorsqu’en rangeant les affaires de son père récemment décédé, une jeune fille  de 22 ans, nommée Clara (Liza Blanchard),  découvre, dans un sac à main oublié au fond d’une cave, une carte d‘électeur au nom d’Anna Girardin. 

Sans trop savoir pourquoi, Clara, qui, enfant, fut abandonnée par sa mère, va décider de rechercher cette femme. Grâce à Internet, elle va localiser cinq « électrices » répondant au nom Anna Girardin. Quatre s’avèreront être de simples homonymes. Exerçant des métiers très différents, vivant dans des endroits différents aussi, elles seront ici interprétées par une seule comédienne, Judith Henry. La cinquième Anna, jouée par Nathalie Richard, se révèlera être sans doute la mère recherchée par Clara.

Le texte va s’arrêter surtout sur cette Anna là, qui se refusa à la maternité. Il en dressera le portrait, celui d’une quinquagénaire d’aujourd’hui, qui n’arriva pas et ne parvient toujours pas à s’assumer, joue à cache-cache avec  la réalité, voyage sans cesse et ne réussit à tisser que des liens virtuels avec les hommes. 

A la fin, apparaitra aussi la mère de cette Anna, la seule femme de ce plateau qui assuma sa maternité, et qui en dira les joies, mais aussi les souffrances ( Maryvonne Schiltz ).  

Bâtie comme un polar, à la façon d’un puzzle, A la trace est une pièce sur la filiation, qui en profite pour interroger le féminin, la maternité et la solitude contemporaine. Car tous ses personnages vivent seuls. Pas forcément par choix.

Points forts

- Les interrogations soulevées par cette pièce : Qu’est-ce qu’être mère ? Comment assumer la maternité ? Jusqu’où peut-on, doit-on s’oublier en tant que femme ? Comment transmettre ? A quel moment faut-il rompre les amarres ? Il n’y a pas de réponse à toutes ces questions mais, au moins, elles sont posées.

- Son ancrage résolument contemporain. Peu de textes de théâtre abordent la question des effets toxiques des moyens modernes de communication : déshumanisation, repli sur soi, évitement de la vraie vie, refus du réel et du concret etc…

- Son interprétation : bien qu’on les ait dotées de micros calamiteux, les cinq comédiennes présentes sur le plateau sont impeccables de justesse et de sensibilité, avec une mention spéciale pour Nathalie Richard, qui laisse effleurer les blessures de son personnages avec une subtilité bouleversante. Absents physiquement du plateau parce que filmés, ceux qui jouent ses amants virtuels sont très bien aussi: Yann Choirat, Alex Descas, Wajdi Mouawad et Laurent Poitrenaux.

Points faibles

La mise en scène est trop tarabiscoté, inutilement sophistiquée:

- Pourquoi ce dispositif scénique de plusieurs étages, redécoupé en cases ? Certainement très onéreux, il isole les personnages et les coupe du public.

- Pourquoi aussi ce recours systématique aux scènes filmées ? Rares sont aujourd’hui les spectacles qui n’y ont pas recours… Mais comment s’en passaient les Vilar, les Vitez, les Strehler et autres Chéreau, dont certains spectacles restent pourtant inoubliables ? Cette mode de l’incursion grandissante du cinéma sur les plateaux de théâtre devient insupportable. Souvent elle n’a aucun intérêt, même pas celui de retenir l’attention du spectateur.

- Pourquoi aussi avoir placé des micros sur chacune des actrices ? Nathalie Richard a-t-elle besoin d’un tel accessoire pour jouer l’intériorité ? C’est ne pas faire confiance aux acteurs ! Ce n’est pas le cas ici, mais souvent, plus les comédiens sont sonorisés, plus ils marmonnent, moins ils articulent, et moins on les comprend. Ce qui est un comble !

En deux mots ...

Quel dommage ! C’est ce qu’on se dit en sortant de ce spectacle. Texte, distribution, sur le papier, A la trace avait tout pour captiver. Et patatras, on s’ennuie. On s’ennuie parce que la mise en scène embrouille les fils de la pièce.

Pourquoi, par exemple, avoir distribué Judith Henry dans quatre rôles ? Pourquoi avoir doté les comédiennes de micros HF et leur avoir demandé d’intérioriser leur jeu ? Elles ont beau être sensationnelles, cela les « déshumanise ».

La mode du  virtuel à tout prix, du micro à tout va, tuera un jour le théâtre, cet art qui fut inventé dans la nuit des temps pour que des acteurs de chair et de sang s’emparent d’un texte et le portent haut, le fassent comprendre et entendre avec leurs corps et leur voix.

Un extrait

« Alexandra (Badéa) a une écriture inscrite dans son époque. Elle questionne le monde d’aujourd’hui avec les outils de la modernité… et aborde de front la mondialisation. Dans ses pièces, ses personnages se déplacent sur la planète… J’ai eu envie de collaborer avec elle. Nous avons toutes les deux une pratique du cinéma et du théâtre, nous sommes toutes les deux des auteures et nous cherchons toutes les deux à raconter autrement sur un plateau de théâtre. » (Anne Théron, metteuse en scène).

L'auteur

Auteure, metteure en scène et réalisatrice, Alexandra Badéa, née en 1980 en Roumanie mais vivant à Paris depuis  2003, a  commencé par suivre une formation de metteure en scène à Bucarest, avant de se lancer dans l’écriture.

Depuis 2009, elle écrit régulièrement des pièces qui sont toutes publiées chez l’Arche Editeur et sont traduites en allemand, en anglais  et en portugais. Elles sont montées, soit par elle-même (en France ou en Roumanie), soit par des metteurs en scène comme Frédéric Fisbach, Jonathan Michel, Jacques Nichet ou Anne Théron. En 2013, Pulvérisés lui a valu d’être la lauréate du Grand Prix de littérature dramatique.

Outre des activités radiophoniques (elle collabore souvent avec Alexander Plank pour des mises en voix de ses pièces sur France Culture), Alexandra Badéa s’est également essayée au cinéma où elle a signé deux courts métrages, dont Le Monde qui nous perd.

Son premier roman, Zone d’amour prioritaire,  est paru en février 2014 chez l’Arche Editeur.

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