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Serotonine

Quand Houellebecq donne raison à Musset ("Les plus désespérés etc")
De Michel Houellebecq
Editions Flammarion - 352 pages

Lu / Vu par

Valérie de Menou
Publié le 10 jan . 2019

Recommandation

5,0En prioritéEn priorité

Thème

Florent-Claude Labrouste, ingénieur agronome quadragénaire, fumeur compulsif et roulant en 4X4, a quitté les laboratoires Monsanto pour un obscur service du ministère de l’agriculture. Il rédige des notes censées défendre les petits producteurs et  destinées à l’administration européenne. Comme tout héros Houellebecquien, sa vie professionnelle et sa vie personnelle sont un désastre. Partageant sa vie avec une jeune  japonaise égoïste et libertine, il hésite entre l’idée de la défenestrer de leur tour du quartier Beaugrenelle ou de fuir. Il opte pour une disparition promptement organisée –toute sa vie tient dans un ordinateur- mais son mal-être s’aggrave.  Le voilà donc sous antidépresseur : le « Captorix », qui libère une hormone régulatrice de l’humeur, la sérotonine, mais anéantit sa libido.

Il entame alors une pérégrination existentielle et sentimentale, dans la France de nos territoires, celle du monde rural et du quotidien tragique de nos agriculteurs d’aujourd’hui, à la recherche de ses amours ratés et d’un sens à sa vie.

Points forts

- La presse a largement commenté les scènes du roman qui évoquent le mouvement des gilets jaunes, anticipé par Houellebecq, et que les politiques n’avaient pas vu venir. L’auteur est, une nouvelle fois,  conforté dans son rôle d’entomologiste de notre société.

 - Une analyse cynique et cruelle des maux de notre monde occidental : un monde déshumanisé où  règne une grande solitude, à Paris comme en province.

 - De très belles pages sur la beauté de la campagne normande.  Cette errance conduit d’ailleurs le héros à retrouver un ami d’agro,  descendant d’une vieille famille aristocrate, pris à la gorge par les quotas laitiers et qui essaie de sauver ses terres familiales jusqu’au désespoir. Un chevalier des temps modernes lié au monde paysan en révolte contre la technocratie.  

-  Dans les 100 premières pages, qui posent le décor dans une ambiance à la Houellebecq, pur jus,  quelques savoureux coups de griffe aux retraités hollandais naturistes, aux bobos parisiens écoresponsables, aux supermarchés.  Puis suit une galerie de destins brisés comme cette actrice ratée devenue alcoolique et définitivement paumée, ou le drame des parents du héros, un couple mythique,  mirage d’un monde qui n’existe plus.

- Pour la première fois chez Houellebecq, le personnage principal  est un vrai personnage romantique. Il prend conscience, insidieusement, qu’il est rongé d’amour par une fille qu’il n’a pas vue depuis 10 ans et qu’il a perdue par stupidité. Son profond tourment sera d’ailleurs étonnamment confirmé par une analyse sanguine.

Points faibles

Comme dans tous les romans de l'auteur, il faut parfois faire abstraction de ses références incessantes au sexe. Les scènes de pédophilie et de zoophilie n'étaient vraiment pas indispensables.

En deux mots ...

Le roman le plus désespéré de Houellebecq et le plus poignant parce que l’espoir semble vain.

Il  est d’autant plus transperçant qu’il fait écho à la souffrance ambiante et à la fracture avec nos territoires qui s’est récemment révélée dans la douleur.

Par la voix de son héros, porte-parole de la détresse sociale, Houellebecq nous infuse son amour pour notre pays, un véritable cri de compassion qui retentit contre les donneurs de leçons et contre la mondialisation.   

Un roman qui fait mal.

Un extrait

Ou plutôt deux:

 - « Le monde extérieur était dur, impitoyable aux faibles, il ne tenait presque jamais ses promesses, et l’amour restait la seule chose en laquelle on puisse encore, peut-être, avoir foi » page 180

 - « J’avais toujours proposé des mesures de protection raisonnables, des circuits courts économiquement viables, mais je n’étais qu’un agronome, un  technicien et on m’avait toujours donné tort, les choses avaient toujours au dernier moment basculé vers le triomphe du libre-échangisme, vers la course à la productivité, alors j’ouvris une nouvelle bouteille de vin, la nuit était maintenant installée sur le paysage, Nacht ohne Ende, qui étais-je pour avoir cru que je pouvais changer quelque chose au mouvement du monde ? » page 251

L'auteur

On ne présente plus Michel Houellebecq, romancier culte, observateur aigu de notre société et de ce qui la gangrène. Il en ausculte toutes les failles autour de thèmes récurrents tels que le capitalisme, la vie urbaine, la solitude et la dépression.

Saisissant tous les malaises de notre époque, qu’ils soient économiques ou psychologiques, il est considéré comme un visionnaire.

Après des études d’agronomie, puis une formation à l’Ecole Louis Lumière, il deviendra informaticien à l’Assemblée nationale.

Son premier roman « Extension du domaine de la lutte » publié en 1994,  décrivant la souffrance économique et la misère sexuelle retentira comme un coup de tonnerre dans le milieu littéraire. Suivront « Les particules élémentaires » en 1998, « Plateforme », « La possibilité d’une île » et « La carte et le territoire », récompensé par le Goncourt en 2010.

En janvier 2015, son roman  « Soumission », imaginant la France sous régime musulman, est reçu comme un choc, juste au moment de l’attentat islamiste contre Charlie Hebdo.

« Sérotonine » est  son septième roman. 

UN PLUS CULTURE-TOPS, en forme de suggestion: découvrez, si vous ne l'avez pas encore fait, Michel Houellebecq poète, à travers, par exemple, son recueil "non réconcilié. Anthologie personnelle 1991-2003" (Poésie/Gallimard).

Certains, dans l'équipe de Culture-Tops et ailleurs, le considèrent comme le plus grand poète français vivant. Je vous laisse en juger.

Commentaires

Cécilia S
Le 06 fév. 2019
à 20h13

Oui, totalement d'accord avec votre critique, mais pourrait l'auteur nous préciser à quels roumains (voir page 344) son personnage ne veut pas "filer son pignon "? A Eugène Ionesco, ou Emil Cioran, ou Brancusi, ou Mircea Eliade, ou Tristan Tzara, Benjamin Fondane, Mircea Cantor, et j'en passe tant d'autres "Roumains qui ont fait la France" ( voir les grilles du Panthéon).
Petit grain de poussière quand même...

francine
Le 07 fév. 2019
à 11h59

Sérotonine le dernier roman de Houellebecq , un roman à succès selon le nombre d'exemplaires vendus
Le personnage, pas celui du roman, quoique!!! me laissait plutôt interrogative. Elocution difficile mais bon celà n'empêche, et la curiosité me vient d'aller explorer l'individu au travers de ses écrits tant applaudis par la critique littéraire

"Sérotonine" ou "un pistolet sur la tempe"

J'en suis au deuxième chapitre et déjà le livre me brûle les doigts.
La description vulgaire et répétitive de l'acte sexuel, tant pis si l'on m'assimile à une bourgeoise refoulée me parait tout à fait inutile et déplaisante.
Le message qu'il veut faire passer, l'état du monde ,de notre société même si je ne le conteste pas porte au pessimisme le plus profond.
N'est pas optimiste qui veut mais ne faut il pas laisser à certains le droit d'aimer la vie,d'être conscient des difficultés mais de vouloir se battre Sinon, pourquoi ne pas envisager un suicide collectif, plus de pollution , de mondialisation mercantile et effrénée, plus de corruption que sais je!!!!!!! .

Cette façon d'exprimer un mal être ou une critique du monde dans lequel on vit , je ne l'apprécie pas mais bien sûr c'est un avis purement personnel.

Qui sait , j'en reprendrai la lecture un peu plus tard et à petites doses mais rien n'est moins sûr

Véronique S
Le 19 fév. 2019
à 13h01

Je me suis en encore (comme les autres romans de Houellebecq) bien régalée à la lecture de Sérotonine.

Il est vrai que Houellebecq dépeint une fois de plus un quadragénaire complètement désabusé et à la dérive mais aussi tellement lucide. Un personnage qui en dehors d’une analyse pertinente d’une situation économique dans le milieu agricole ne cesse d’avoir des pensées existentielles qui nous touchent tous.

J’adore ses formulations et son écriture (de longues phrases qui sans être lourdes reflètent mieux le sens de la réflexion). Un vocabulaire étoffé et des formulations qui contiennent pas mal de pointes d’humour. Et j’adore cette manière désinvolte de transmettre des messages intéressants voire importants.
Ses références culturelles ou ses notions scientifiques m’impressionnent toujours.

On ne peut nier que les relations sexuelles sont un sujet obsédant au travers de tous ses livres d’ailleurs mais j’apprécie qu’il ne s’applique aucune auto-censure et qu’il appelle « un chat » « un chat » ou plutôt « une chatte » « une chatte » devrais-je dire.
La scène du pneu dégonflé et celle de la gorge profonde sont à mon sens des scènes d’anthologie.

Ceux qui aiment Houellebecq ne seront pas déçus par Sérotonine.

didier serrurier
Le 06 mar. 2019
à 11h37

Je ne partage pas l'avis exprimé dans votre rubrique POINTS FAIBLES;"Comme dans tous les romans de l'auteur, il faut parfois faire abstraction de ses références incessantes au sexe. Les scènes de pédophilie et de zoophilie n'étaient vraiment pas indispensables."
Qu'est-ce qui est indispensable dans un roman? Un ouvrage est un tout fait de l'essence de l'auteur et du monde dans lequel il vit.
Les scènes qu'il décrit campent des personnages et une société. Pour le reste, j'apprécie votre article.

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