Livres/BD/Mangas

Servir le peuple

Sexe et idéologie dans la Chine de Mao: la BD ne se refuse plus rien.
De Alex W. Inker
Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'aujourd'hui la BD est devenue un excellent reflet de l'évolution de nos sociétés, et avec parfois une pertinence exemplaire. C'est bien le cas du dernier album d'Alex W. Inker Editions Sarbacane 202 pages 28,00 €

Lu / Vu par

Dominique Clausse
Publié le 16 fév . 2019

Recommandation

4,0ExcellentExcellent

Thème

Voici encore un album de la sélection officielle du festival d’Angoulême de cette année. Pour vous présenter la thématique de cet album, il me suffit de vous parler de sa couverture. Au premier regard, vous découvrez le héros de cette histoire, Petit Wu, en uniforme militaire, dans une attitude de respect aux ordres, mais, détail incongru, avec une bouilloire à la main. Vous sentez déjà la servilité du bon petit soldat de l’armée rouge. Vous devinez la première thématique de l’album : l’histoire d’un simple soldat dans la Chine maoïste. Puis, derrière lui, vous distinguez des traits, dont vous vous rendez compte qu’ils forment le corps d’une femme, dissimulé sous les draps d’un lit. Et là, vous comprenez qu’il sera aussi question d’érotisme. Enfin, vous ne manquerez pas de remarquer le fond rouge éclatant de cette couverture, allusion évidente au célèbre petit livre rouge de Mao.

Alex W. Inker transpose fidèlement en bandes dessinées le roman de l’écrivain chinois Yan Lianke. Cette histoire est un peu « Lady Chatterley chez les communistes ». Comment un petit Chinois de la campagne, à force de servilité au régime en place, va réussir à sortir de ses champs, pour, dans un premier temps, devenir un soldat de l’armée chinoise, puis, toujours en étant le parfait exemple de cette discipline outrancière, réussir à rentrer comme cuisinier au service du colonel de son régiment.

Et là, son destin va basculer, à la rencontre de la femme du colonel, avec qui il va vivre une aventure torride, que je vous laisse découvrir.

Points forts

Le graphisme d’Inker est le plus bel atout de cet ouvrage. Inker abandonne totalement le trait de son précédent album (Panama Al Brown, déjà aux éditions Sarbacane), pour adopter un style qui évoque les images de la propagande chinoise. Son tour de force est de détourner ce style simple et convenu en une petite merveille graphique, qui donne en particulier beaucoup de place à l’expressivité des personnages. Son traitement des couleurs est aussi remarquable, car en saturant son album de rouge et de vert, les deux teintes dominantes, comme si elles étaient appliquées avec de simples crayons de couleur, il crée une ambiance magique et joliment adaptée à cette histoire.

L’autre atout est l’histoire elle-même. Cette BD donne envie de découvrir l’auteur du roman, que, personnellement, je ne connaissais pas. Lianke propose un détournement de tous les codes maoïstes qui a dû rendre sa vie d’écrivain chinois compliquée. Il a d’ailleurs souvent, et sans surprise, subi les foudres de la censure de son pays. Cette histoire est d’une subversivité permanente, à commencer par son titre, « servir le peuple », slogan du parti que l’auteur détourne en « servir les désirs sexuels de la femme du colonel ». Je vous recommande particulièrement la scène iconoclaste (au vrai sens du terme, ici) entre les deux amants qui s’en prennent à tous les symboles de la révolution maoïste. Jouissif !

Points faibles

Le graphisme d’Inker peut parfois être un peu déroutant. Ceux qui, comme moi, ont aimé son Panama Al Brown, ne retrouveront rien de cet album précédent. Alors que beaucoup d’auteurs à succès ont un style très reconnaissable d’un album à l’autre, la façon dont Alex W. Inker repart de zéro peut effectivement surprendre. Il m’a fallu un peu de temps pour rentrer dans cette histoire, uniquement à cause de cela, je le reconnais. J’ai dû surmonter cette petite, et très passagère, déception de ne pas retrouver le graphisme attendu.

En deux mots ...

Laissez-vous emporter dans cette Chine communiste, imaginez-vous dans la peau de ce petit paysan, à qui il arrive cette incroyable aventure. Vous découvrirez le quotidien du héros, soumis en permanence à ce contexte idéologique pesant. Vous verrez comment le comportement et le langage en étaient imprégnés et ce que voulait dire vivre dans l’angoisse du moindre faux pas, qui pouvait vous faire régresser socialement, ou pire.

Mais, en même temps, vous découvrez qu’il existe, malgré tout, toujours des échappatoires, comme, ici, la passion et le sexe. Cette histoire aurait pu prendre place dans n’importe quel pays, mais le contraste entre la conformité caricaturale du système Maoïste et la passion sans limite des protagonistes lui donne une intensité qui n’aurait pas été possible autrement.

Une illustration

L'auteur

Alex W. Inker est diplômé en 2006 de l’Institut Saint-Luc de Bruxelles, en Bande dessinée, et titulaire d’un Master 2 de cinéma. En plus de son activité de dessinateur, auteur, il est professeur à l’université de Lille 3 où il enseigne à ses élèves les liens entre cinéma et BD. Il organise aussi des ateliers « découverte de la BD » dans les écoles, collèges et bibliothèques de sa région, l’Avesnois.

Si l’Apache est sa première BD, la parution de Panama Al Brown sera le signal d’un début de notoriété. L’histoire de ce boxeur américain est l’occasion pour Inker de montrer l’étendue de son talent. Son trait est inventif et offre des découvertes visuelles permanentes.  Avec ce dernier album, "Servir le peuple", il montre en plus la diversité de sa palette et l’originalité de ses traitements narratifs.

Son prochain projet devrait le ramener aux Etats-Unis, et prendre place dans l’Amérique rurale de la grande dépression. On l’attend avec impatience !

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