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Croquis de mémoire

Quelle plume !
De Jean Cau
Ed. de La Table Ronde - La Petite Vermillon 332 pages 8,70 euros

Lu / Vu par

Isabelle de Larocque La Tour
Publié le 28 mar . 2019

Recommandation

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Jean Cau est passé de mode. Et pourtant, quel polémiste, au niveau ou pas loin d'un Bernanos. Quelles que soient vos idées politiques, lisez la réédition de ses "Croquis de mémoire", et vous allez comprendre.

Thème

La Petite Vermillon vient d’avoir l’heureuse idée de rééditer ces « Croquis de mémoire » parus en 1985. Comme  Jean Cau a interviewé ou rencontré la plupart des personnalités qui ont compté dans  la seconde moitié du XXe siècle, il  nous livre,  dans une langue étincelante,  au hasard de ses souvenirs et sans chronologie, des portraits percutants, cruels et désinvoltes, de politiques, écrivains, cinéastes, artistes, couturiers, philosophes et… toreros (la tauromachie, une passion dont il parle si bien). 

En filigrane, il s’explique sur l’évolution intellectuelle qui a mené le secrétaire de Jean-Paul Sartre à se rapprocher d’une « nouvelle droite » européenne et athée qui répond à ses aspirations profondes : « malgré les passerelles franchies, mon chemin intérieur fut d’un tracé fidèle » (p. 91).

Points forts

- Jean Cau,  que rien ni personne n’intimide,  est d’abord habité par une insatiable curiosité des autres, servie par un sens aigu du détail qui tue.

Il pointe les caractéristiques physiques (la tignasse rousse de Giacometti, l’énorme front bulbeux, les mains dessinées par Dürer et le râtelier mal arrimé de Malraux…), avant de  camper ses  personnages en quelques notes : Queneau « bon gros phoque » au rire tonitruant, Cocteau « bel oiseau sec au long bec »,  Orson Wells  « mammouth parmi le maigre troupeau des humains », et se délecte d’anecdotes  rapportées à grands coups d’aphorismes vachards.

- Il raconte Gaston Gallimard qui  raconte Proust, « gentil, rieur, lucide », et Marie Bell dans sa loge inondée de roses « qu’elle s’envoie à elle-même » qui raconte Claudel « gigantesque, chaleureux, radin ».

- Il raconte Aragon « vieilli dans la soumission au parti et à Elsa (même tyran) » et Montherlant qu’il s’excuse d’avoir compris trop tard.

-  S’il réserve ses flèches les plus acérées aux êtres qu’il estime surfaits et moque au passage « l’avarice surréaliste » (ce brave Tristan Tzara  champion de la pingrerie, d’Homère jusqu’à nos jours),  il a l’élégance de ne livrer de Sartre que l’image d’un « boxeur intellectuel prodigieux », à  la folle générosité. Leurs parcours ont divergé,  l’affection et le respect sont restés. : « Je ne lui dois rien mais je lui dois tout »

- Tout cela, écrit dans une langue éblouissante dont il parle comme d’une maitresse: « ma belle, ma garce, ma douce, ma cruelle, ma perverse, ma folle et ma très-sage (…) je sais qu’elle a couché avec d’autres. Aucune jalousie puisque je m’enchante, au contraire à lire le récit de leurs noces »

Points faibles

Impossible d’évaluer le nombre de situations et de personnages marquants qu’évoque ce livre qui devrait ravir ceux qui ont connu cette époque. En revanche, la jeune génération risque fort de ne pas s’intéresser à des gens qu’elle ne connaît que par ouï-dire (et encore !)

En deux mots ...

Ce sera: cruel et tendre

Jean Cau ne se transcrit pas, pour donner envie de le lire, on ne peut que le citer.

Un extrait

Ou plutôt deux:

p.  19

"Comme le regard que j’avais sans cesse porté sur l’intelligentsia n’avait jamais cessé d’être froid (mes origines m’avait aidé à lui conserver son tranchant) je ne doutais pas de mes capacités à claquer les portes de cette église pour aller faire mon salut ou me damner ailleurs. J’avais, de ce côté-là, grande confiance en moi et m’en administrai, plus tard, les preuves."

p. 109

"Notre époque sans orgueil ne produit que des vanités et notre aujourd’hui sans pudeur ne voit naître que des « œuvres » qui seront décédées demain."

L'auteur

Né  à Bram, dans l’Aude, d'un père ouvrier agricole et d'une mère femme de ménage, Jean Cau, mort  en 1993 à Paris, est un polémiste français, écrivain et journaliste .

Secrétaire de Jean-Paul Sartre de 1946 à 1957, il écrit dans Les Temps modernes ; il est ensuite journaliste à L'Express et France Observateur, puis éditorialiste au Figaro littéraire et à Paris Match. Il est l'auteur d'une quarantaine d'ouvrages, romans, essais, pamphlets et pièces de théâtre ainsi que de plusieurs scénarios de film.

Il reçoit, en 1961, le prix Goncourt pour son roman La Pitié de Dieu (qui n’est pas sans évoquer le « Huis clos » de Sartre)

Son livre posthume, Le Candidat, dans lequel il décrit avec ironie sa vaine tentative pour se faire élire à l'Académie française en 1989 est préfacé par son ami Alain Delon qui le décrit ainsi :

«Toute sa vie, ce gaulliste fidèle a été un résistant. Résistance à la gauche sartrienne dont il provenait ! Résistant à la connerie des hommes qui l'étouffait ! Résistant à l'Argent roi qu'il vomissait ! Résistant à l'impérialisme américain qu'il fustigeait ! Résistant à la Mitterrandie qu'il exécrait ! Résistant à la droite gestionnaire qu'il abhorrait ! Résistant à la décadence que le monde moderne engendrait ! »

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