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Mauvais joueurs

Sur fond très noir, le roman du vide et de la dérive
De Joan Didion
Ed. Grasset, 224 pages, 19 €.

Lu / Vu par

Serge Bressan
Publié le 11 mai . 2019

Recommandation

4,0ExcellentExcellent

Thème

Dans le Hollywood des années 1960-1970, une actrice d'une grande beauté. Elle se nomme Maria Wyeth, elle a 36 ans. Voilà peu, elle a plongé dans la dépression; à présent, elle tente de se reconstruire. C'est « Mauvais joueurs », 84 chapitres courts dans lesquels Joan Didion raconte Maria, et aussi le monde du ciné hollywoodien, ses amis ou encore son ex-mari,  réalisateur de films d'avant-garde. 

Au fil des pages où l'on regarde une Amérique tomber, on découvre l'enfance difficile de l'actrice dans le Nevada. Il y aura un déménagement à New York où elle sera mannequin. Après l'accident mortel de sa mère, Maria plonge et est manipulée par des hommes, rencontre Carter Lang qu'elle suit à Hollywood. Ensemble, ils tournent deux films, vont avoir une fille, Kate, qui souffre de troubles mentaux (« elle a un composé chimique aberrant dans le cerveau ») et doit être placée dans un institut pour enfants handicapés. 

Maria navigue alors entre une carrière qui s'étiole déjà, sa tendance autodestructrice et son besoin d'être aimée, sans trouver d'issue. Il y aura l'alcool, les drogues, les barbituriques, l'obsession des crotales et des oiseaux-mouches, les longues errances en voiture (avec une scène magnifique où, au volant de sa Corvette lancée à 110 km/h, elle réussit à éplucher un œuf dur sur le siège passager !)... 

Ce qui fait tenir Maria : l'espoir de retrouver un jour sa fille et de l'aider à guérir...

Points forts

  • D'une écriture aussi visuelle que pointilliste et sèche, le portrait d'une jeune femme à la dérive et qui tente de se reconstruire.
  • La peinture du milieu ciné d'Hollywood, ce monde où l'on cultive le glamour et où l'on cache les misères intimes.
  • L'art de Joan Didion d'écrire, de décrire le rien. Ce rien qui occupe toute la place, toute la vie de Maria et de tant d'autres personnages de « Mauvais joueurs ».
  • La première phrase du roman prononcée par Maria depuis une chambre dans un hôpital psychiatrique : « Certains demandent: à quoi tient la noirceur de Iago ? Moi, jamais ». En évoquant le méchant de Shakespeare, d'emblée Joan Didion (et son héroïne) donne la couleur du roman.

Points faibles

  • Un texte à la temporalité étrange. Un texte qui peut paraître un peu vieilli, très daté années 1970 et, ainsi, laisser la sensation d'une histoire, de personnages et d'un univers sans grande résonance avec l'époque contemporaine...

En deux mots ...

Paru en 1970 sous le titre « Maria avec et sans rien », l'un des grands romans de l'Américaine Joan Didion est donc réédité et retitré « Mauvais joueurs ». Tenu pour le « roman du vide », c'est surtout un grand texte sur une femme qui dérive, qui dévisse. Et aussi un tableau vertigineux sur la noirceur du monde du ciné à Hollywood. Un roman porté par une écriture étincelante, aussi sèche que visuelle.

Un extrait

Ou plutôt deux:

« Quoi qu'il commence par dire, il finirait par ne rien dire du tout. Il dirait quelque chose et elle répondrait quelque chose et ils n'auraient même pas le temps de se retourner qu'ils se retrouveraient à débiter un dialogue si familier qu'il épuisait l'imagination, bloquait la volonté et leur permettait de lancer des mots et des phrases entières pour en arriver quand même à la conclusion glaciale ».

« Elle aurait voulu lui dire qu'elle était navrée, mais dire qu'elle était navrée ne lui parut pas convenir tout à fait, et d'ailleurs, ce pour quoi elle était navrée lui parut aussitôt trop profond et trop évanescent pour les mots qu'elle connaissait, lui parut si infiniment plus compliqué que le fait immédiat que mieux valait peut-être ne pas chercher à le démêler ».

L'auteur

Née le 5 décembre 1934 à Sacramento, en Californie, Joan Didion est journaliste, essayiste et romancière. Après des études à l'université de Californie à Berkeley, elle arrive dans le monde des livres en 1963 avec un premier roman, « Une saison de nuits », écrit des pièces pour le théâtre et des scénarios pour le cinéma avec John Gregory Dunne, son mari pendant quarante ans. 

Parmi ses textes importants, on retient des romans (« Un livre de raison », « Démocratie » ou encore, donc, « Mauvais joueurs »- réédition de « Maria avec et sans rien » paru en 1970); et des essais parmi lesquels « Le bleu de la nuit », « Sud et Ouest : Carnets » et surtout « L'Année de la pensée magique » qui lui a valu le National Book Award outre-Atlantique et le prix Médicis essai en France. 

Vivant à New York dans un appartement de la 71ème Rue, Joan est considérée comme une muse et un auteur culte par les écrivains américains Bret Easton Ellis ou Jay McInerney.

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