Histoire d’un ogre

Comment une invention d’Archimède a permis au Mozart de la finance de construire un empire. Un conte voltairien dont le héros est Vincent Bolloré
De
Erik Orsenna
Gallimard
Parution le 16 février 2023
176 pages
18,50 €
Notre recommandation
4/5

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Thème

Quelle est donc cette bête vorace, revenue du fond des âges et de sa province, pour croquer les plus beaux morceaux du royaume de la France des affaires ? Quel flair, quel appétit incroyable, et quelle terreur inspire-t-elle  encore aujourd’hui à l’instar du plus imposant ours de Slovénie ? Il s’agit d’un brave breton blondinet, surnommé dans sa prime jeunesse Renard insatiable chez les louveteaux, qui un beau matin quitta  les rives de l’Odet, près de Quimper, et son moulin à papier à cigarettes et commença par faire son marché au sein de sa propre famille. Erik  Orsenna nous présente donc avec une ironie grinçante, et sans le nommer jamais, ce rejeton d’une vieille famille finistérienne qui rêvait d’être Gargantua dès sa naissance. Après quelques années de cabotage, le jeune Bolloré, neveu d’un héros de la Résistance, débarque à la Rochelle et là, en trois coups de cuillère à pot, fait main basse sur la très vénérable compagnie familiale Delmas-Vieljeux, fleuron du commerce maritime. Un peu plus tard, il se jette sur Havas puis se fait les crocs sur un (trop) gros morceau (TF1, qu’il dispute sans succès à Martin Bouygues). Il avait déjà fait main basse sur une banque (Rivaud).

Ce sera ensuite Vivendi avec notamment Europe 1 dans l’escarcelle, Canal + etc. Mais ce qui va déclencher l’ire d’Erik Orsenna, c’est la prise de contrôle de la maison Hachette, le numéro 1 de l'Édition. Un empire des media façon Bolloré, un conglomérat de la communication est né. L’auteur ne cite  jamais le nom du prédateur, mais parle d’un homme d’affaires avide de coups, pas même un entrepreneur. S’il a une stratégie, ce serait celle du « coucou », comme l’exprime drôlement Orsenna. On se glisse dans le nid déjà construit et plus ou moins occupé par d'autres. Plus sérieusement, l’auteur, fin économiste, décrit comme le ferait un ingénieur, le système financier qui a permis à ce breton prometteur de bâtir son empire sou à sou avec un minimum d’investissement : le système de la poulie, inventée par Archimède.  Cette histoire d’ogre est un conte philosophique voltairien, un pamphlet mordant et bourré d’anecdotes, qui, sans y toucher, dénonce les imbrications entre l’argent et le pouvoir, entre la communication et les ambitions politiques : radio, presse, télévision et aujourd’hui réseaux sociaux, le couvert est mis, l’ogre est servi. L’ami d’hier sort les crocs, l’académicien s’érige en (en) censeur des monopoles et encenseur des valeurs  républicaines et morales.

Points forts

  • Un style époustouflant, un humour décapant, une connaissance approfondie du parcours du « héros » et quelques trouvailles métaphoriques dignes d’un film d’espionnage. Exemple : de grosses coupoles brillantes survolent Paris, contournent la tour Eiffel, vérifient l’avancement des travaux de Notre Dame et foncent vers le VIème arrondissement, « le plus riche », mais qu’est-ce ? « Voyons, Monsieur, ce sont les parachutes dorés de quelques patrons chassés par l’âge de la retraite, explique le chauffeur de taxi, et qui reçoivent beaucoup d’or enrobés dans un parachute ». Savoureux,  comme ces avocats « qui battent des ailes comme des volatiles » repérés à la longue vue Villa Montmorency.
    Respect ! Le coup de chapeau donné à la mémoire, par contraste, du vrai entrepreneur que fut Jean- Luc Lagardère dont les obsèques auxquelles assista l’auteur dans l’église archi-comble de Saint François-Xavier arracha des larmes à beaucoup. Emouvant, surtout quand on sait que le prédateur suprême finit par en récupérer les dépouilles morales.
  • Le découpage du conte en XLV(45) séquences très brèves et chacune relative à un fait ou une observation précise. On ne s’ennuie pas !
  • La démonstration de la poulie. Ce système de démultiplication de l’effort initial inventé par Archimède permet à Bolloré par une  cascade de sociétés intermédiaires de prendre une succession de majorités relatives dans des entreprises visées avec un investissement minime. C’est en tout cas la métaphore imaginée par l’auteur pour expliquer la technique financière du Mozart de la finance

Quelques réserves

Elles sont marginales.

  • D’abord Mercédès : qui est cette accompagnatrice-guide du narrateur, rencontrée sur les réseaux sociaux et apparemment dans les petits papiers (ou billets de banque !) de l’ogre ?  Banquière le jour mais dynamiteuse du système le soir, une traîtresse. Peut-être utile pour l’enquête et les filatures mais elle nous entraîne trop souvent, trop longtemps, sur des chemins hors sujets, par exemple dans une célèbre maison de retraite à Auteuil.
  • Ensuite, l’auteur s’égare de temps en temps sur des thèmes plus politiques, plus orientés. Il fut le conseiller et la plume d’un président au long cours et l’ami de son ministre de la culture. Le livre leur doit beaucoup. Ce sont des références mais ses sympathies ne sont évidemment pas garantes de son objectivité.

Encore un mot...

Vers la fin du conte, l’ogre se demande s’il n’a pas trouvé plus ogre que lui. Un animateur, peut-être le plus célèbre de France (TPMP sur C8) connu pour ses récentes insultes à un élu, fait beaucoup de bruit, bien que officiant sur une chaîne du groupe Canal à l’audience toute relative. Souvent invité au Moulin, le saint des saints, il chemine un soir avec son boss sur les bords de l’Odet. Les deux complices échangent quelques confidences révélatrices que l’animateur conclue par un «  Bad cop, good cop, quelle équipe nous formons. »  La messe est dite !

Une phrase

« Pourquoi s’embarrasser des journalistes ? Figurez-vous que, parfois ils font leur métier qui est de chercher la vérité et pour ce faire, ils enquêtent. Enquêter, fouiner, indaguer. Oh, les vilains mots ! Oh, comme ils ouvrent la porte à de bien vilaines odeurs ! Oh, l’insupportable curiosité qu’ils supposent ! Mieux, tellement mieux valent les chroniqueurs ! » (page 140).

L'auteur

Erik Orsenna (nom d’emprunt tiré du Rivage des Syrtes de Julien Gracq), auteur prolifique, brillant et engagé, est né en 1947. Ses études de philosophie et d’économie le conduisent d’abord à tenir une chaire d’économie à la prestigieuse London School of Economics et à la non moins prestigieuse Ecole Normale Supérieure. Les années 80 le rapprochent du Président Mitterrand. Il en  est un  conseiller culturel et écouté et en a été sa plume. Maître des requêtes au Conseil d’Etat en 1983, il est nommé conseiller d’Etat en 1985. Ses premiers romans remportent tout de suite les honneurs. Prix Roger Nimier pour La vie comme à Lausanne (1978), prix Goncourt pour L’Exposition coloniale, puis ce sera sa saga africaine avec Madame Bâ et Mali Ô Mali. Très concerné par la mondialisation et l’environnement, il écrit ensuite Sur la route du papier, Voyage au pays du coton, l’Avenir de l’eau et La Terre à soif. La langue française  et la lecture sont au cœur de ses préoccupations.  En 1998 il est élu à l’Académie Française.                                                                                                                                                   L’Ogre est sujet à polémique, tant Orsenna est prompt à brûler ce qu’il a adoré quand il a écrit une fameuse Charte sur les valeurs du groupe Bolloré. C’était avant la prise de Vivendi et Canal + dont Orsenna était membre du conseil de surveillance. Avec ce dernier pamphlet la guerre est déclarée !

Quelques chroniques des livres d’Erik Orsenna :

 

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