Au Sud, l’agonie
56 p.
16 €
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Thème
Savannah, Géorgie, 1926. Malcolm, un ouvrier noir, est lynché dans des circonstances troubles. Jonathan David, agent du Bureau of Investigation, est chargé de l’enquête. Zacharie, jeune métis, est métayer pour une des plus grandes plantations du Sud. Il demande au pasteur Leer, en train de procéder au baptême d’un de ses fidèles, blanc, dans une rivière, de baptiser le fils de Malcom, désormais orphelin.
Victoria Jordan, héritière de la plantation du même nom, est blanche, danseuse, partage avec Zacharie un secret inavouable, et rêve de rejoindre le Nord. Travis Hart, braqueur de banques récidiviste, s’échappe du pénitencier. Au lieu de fuir, il se dirige vers Savannah.
Sur fond de misère, de tensions raciales et du souvenir toujours vif de la défaite du Sud lors de la guerre de Sécession, le parti Communiste tente d’unir anciens esclaves noirs et ouvriers blancs dans la lutte pour des conditions de vie meilleures.
Points forts
Un polar moite, nerveux, étouffant, dont l’intrigue mobilise toutes les couches de la société du Sud des Etats-Unis de l’avant-dépression : derniers héritiers des grandes plantations qui ont fait la légende du Sud, anciens esclaves toujours dépendants de leurs anciens maîtres, bourgeoisie confite de religion et de la conviction de sa supériorité de race et de classe, « petits » blancs prolétarisés, les « White Trash », dont la colère est alimentée par le sentiment de leur déclassement… Une société de l’aigreur et de la frustration, structurée par un racisme profond, se complaisant de nostalgie, repoussant la modernité, alimentée par le mythe savamment entretenu d’un Sud opulent dont la chute aurait été orchestrée par les arrivistes du Nord.
Le scenario de Philippe Pelaez exploite à merveille les opportunités offertes au polar par les turpitudes de cette société : braquages, viols, alcoolisme, infanticides, lynchages, expéditions punitives du Ku Klux Klan… Il prend les protagonistes de l’intrigue au piège d’une toile dont les fils se resserrent inexorablement, faisant violemment éclater au grand jour des secrets enfouis et ne laissant personne indemne. Pas de gagnant, tous perdants. Noir, c’est noir.
Le dessin de Hugues Labiano vient parfaitement soutenir le sentiment d’étouffement progressif installé par le scénario. On en retrouve les caractéristiques « signatures » : élégance discrète des décors, cadrages serrés mettant en avant les personnages, travail hyper fouillé sur leurs expressions, jeux sur la lumière et ses contrastes soulignant les zones d’ombres et de danger… Le choix de n’utiliser que des couleurs chaudes, peu contrastées, allant du jaune très pâle à la terre de sienne soutenue, installe une ambiance de pesanteur à laquelle il est impossible d’échapper.
Scandé par un narrateur inconnu, le texte en voix-off qui ouvre et referme l’album est superbe. Si « les chants désespérés sont les plus beaux », celui-ci dit magnifiquement l’enlisement d’un monde dans un passé mythifié et sa difficulté à être dans un présent assumé.
Quelques réserves
Pas une réserve mais une précision. Au Sud, l’agonie est le second volet d’une trilogie de polars one shots nommée Trois touches de noir confiée par les éditions Glénat au duo Pelaez-Labiano. Alors que le second opus est saturé de couleurs chaudes, le premier, Quelque chose de froid, paru en 2024, l’était de couleurs froides, principalement des bleus et des gris. Qu’en sera-t-il du troisième ?
Encore un mot...
Ou deux…
Le travail sur les personnages secondaires est remarquable. Vous rencontrerez, entre autres, Johnny « Peep » Hadler, Beady Wilson, Drake McDunn, Popeye Porter, Sid, emblématiques figures de « White Trash » qui ne rêvent que de casser du « nègre » et du rouge – ; le pasteur Leer, qui se sert de la religion pour masquer déviances sexuelles et racisme violent ; Andrew Simpson, jeune bourgeois privilégié dérouté par la découverte de sa sexualité et de sa différence ; le Major, « héros » survivant de Gettysburg qui tente, en dépit de ses propres zones d’ombre, de préserver les derniers lambeaux de la dignité sudiste…
La documentation sur laquelle s’appuie l’album ne l’est pas moins. Le cahier de fin d’ouvrage, truffé de références littéraires, cinématographiques, théâtrales, est passionnant. Et pourrait être complété d’ouvrages tels que The Demon of unrest, Erik Larson, éd. Pinguin Random House, 2024 ; Mississipi Burning, de Alan Parker, 1988 ; Josey Wales Hors la loi, de Clint Eastwood, 1976 ; La guerre de Sécession, la grande guerre américaine 1861-1865, Vincent Bernard, éd. Passés Composés, 2022 ; afin de mieux comprendre ce Sud des Etats-Unis où s’est déroulée La Jeunesse de Blueberry, éd. Dargaud, 1975.
Une illustration
L'auteur
Hugues Labiano a toujours été attiré par l'Amérique mais entame sa carrière BD par l’Espagne en réalisant la série Matador, éd. Glénat, 1992-1994, sur un scenario de Gani Jakupi. Retour aux Etats-Unis avec, Dixie Road, série réalisée en collaboration avec Jean Dufaux, éd. Dargaud, 1997-2001. Parmi ses autres réalisations, on citera la série d’espionnage Black OP, éd. Dargaud, 2005-2014, en collaboration avec Stephen Desberg ; les séries L'Etoile du Désert, 2016-2017, et Le Lion de Judah, 2020-2022, toujours chez Dargaud et avec Stephen Desberg ; et plus récemment, sa participation à Go West Young Man, chroniqué sur notre site.
Philippe Pelaez commence sa carrière comme professeur d’anglais. Il se lance dans l'écriture de scénarios par hasard et publie sa première BD en 2015 en collaboration avec Olivier Giraud, éd. Des Bulles dans l'Océan. Difficile de ressortir certains ouvrages plutôt que d’autres dans son abondante production. Notons néanmoins l’irrévérencieux Dans mon village, on mangeait des chats avec Francis Porcer, éd. Grand Angle , 2020 ; le très beau Puisqu’il faut des hommes avec Victor L. Pinel, éd. Grand Angle, 2020 ; Le Bossu de Montfaucon avec Eric Stalner, éd. Grand Angle, 2022 ; Automne en Baie de Somme avec Alexis Chabert, éd. Grand Angle, 2022 ;
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