Le temps de l’obsolescence humaine
Publication en mars 2026
208 pages
18 euros
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Thème
Avec 5,6 milliards d’êtres connectés dont un milliard d’utilisateurs de l’IA, ‘notre cerveau ne connaît ni repos, ni vagabondage’. Les ères numériques s’enchaînent rapidement depuis le début des années 90. Dans l’ère de l’accès (c.1990-2006), les textes, sons et images transformés en fichiers numériques, s’échangent sans limite. Une ère porteuse d’une promesse de partage, d’accès à la connaissance et d’harmonie universelle, incarnée par Google. L’ère suivante a été celle de la propagation facilitée par l’iphone (2007) et sa possibilité de connexion permanente. Les réseaux sociaux émergent avec leur capacité de conversation circulaire illimitée grâce aux algorithmes qui maximisent le temps passé sur les plateformes. Notre temps est la ressource de cette économie de l’attention. Nous sommes devenus des ‘concessions minières’ exploitées sans limites et sans douleur par les Meta et autres. Une ère qui fragilise déjà la démocratie avec l’irruption de l’émotion et de la polarisation.
Avec l’IA (Chat GPT- 2022), nous sommes entrés dans l’ère de l’imbrication. Elle est le produit de ‘la confluence entre le réseau qui charrie une infinité de données et les progrès dans le raisonnement des machines’. Ces IA et leurs robots produisent de la matière intellectuelle qui ne repose pas sur le raisonnement mais sur le calcul probabiliste. Dans ce torrent de production, il est difficile voire impossible de distinguer authentique et synthétique, réel et fictionnel. Plus que jamais, ces IA carburent à l’aspiration de nos données et scellent notre dépendance, sous couvert du service rendu. Comme l’économie de l’attention, cette économie de la relation recherche la maximisation de l’engagement - et du profit des acteurs. Ce ne sont pas de simples outils, mais les agents d’un univers nouveau peuplé d’humains transformés par la machine. Ce sont des machines à orienter (deuil, amour, soutien personnel ou professionnel), qui jouent de notre passivité puisque nous nous en remettons aux algorithmes qui nous servent des ‘parcours calculés sur nos données personnelles’. Un totalitarisme nouveau se fait jour, non pas celui orwellien de la surveillance généralisée, mais celui qui prospère sur la ‘modification des cerveaux incapables d’appréhender le réel’.
Les conséquences individuelles de l’irruption de ces robots dans nos vies sont multiples : solitude, isolement (avec la révolution numérique, chacun est devenu ‘une île’), déclin des compétences relationnelles, recul du libre arbitre et dépossession du savoir. L’espace public devient indifférent à la vérité. La rationalité décline. La polarisation émotionnelle pénètre encore plus le débat politique et antagonise les hommes. Les expressions institutionnelles classiques sont remises en question. La démocratie et l’État de droit sont vus comme des obstacles à l’accélération technologique qui prétend déboucher sur une mutation civilisationnelle post-humaine. L’IA véhicule enfin un projet darwiniste et inégalitaire sous couvert de déterminisme technologique.
Sans être optimiste, l’auteur en appelle à un contre-projet humaniste : définition d’un statut et d’une gouvernance de l’IA, pluralité des IA, règles d’usage, réglementation de la propriété des données. Il souhaite une réflexion sur la responsabilité des IA qui ne sont pas des espaces neutres mais des agents paramétrés avec des objectifs économiques et une conception du monde. Il en appelle à une sacralisation du cerveau humain tout comme les Lumières avaient sacralisé le corps.
Points forts
Le livre remet bien la révolution numérique en perspective. Patino rappelle que le projet humaniste de diffusion de la connaissance et d’affranchissement de l’homme s’est mué rapidement en vecteur de réinvention du capitalisme. Comment ce système basé sur un accès 24/24, le deep mining et l’apprentissage industriel des machines met en péril notre équilibre psychologique et nos démocraties. La révolution numérique est avant tout le nouvel eldorado du capitalisme. Elle lui procure des marges financières inédites grâce à l’exploitation infinie et gratuite de nos données en échange d’une indépendance et d’une intelligence augmentée largement illusoires. Patino rappelle aussi que la révolution numérique n’est pas née dans un garage mais qu’elle est le fruit de l’alliance entre la recherche universitaire et militaire, relayée par les fonds de venture capital aux poches profondes, tous made in USA. Un instrument de puissance aujourd’hui seulement contesté par la Chine.
Quelques réserves
Patino insiste avec raison sur la régulation nécessaire de cette nouvelle révolution mais sans entrer dans les détails. Il encourt le risque du reproche typique fait à l’Europe d’insister sur la seule régulation plutôt que sur l’innovation. Mais ce n’était pas l’angle, sociétal, de ce livre.
Encore un mot...
Parmi les nombreuses références citées, on peut consulter avec intérêt – et un peu d’effroi ! Un article de Marc Zao-Sanders How People Are Using Gen AI in 2025 (Harvard Business Review, 2025).
Une phrase
« Contraints de déléguer aux IA une partie de notre savoir-faire professionnel, soucieux de leur confier notre relation au monde et aux autres, nous sommes, si nous n’y prenons pas garde, en passe de devenir le nouveau prolétariat. L’armée de réserve d’un techno-capitalisme qui fait de tout, de tous, l’objet du calcul. Et qui utilise le calcul pour créer un marché qui englobe chaque aspect de nos vies. Le génie de cette nouvelle économie est de nous servir et nous asservir à la fois, de masquer la dépendance derrière l’indépendance » (p. 101).
L'auteur
Bruno Patino dirige Arte France depuis 2020. Il est notamment l’auteur de La civilisation du poisson rouge : petit traité sur le marché de l'attention (Grasset, 2019) et de Tempête dans le bocal : la nouvelle civilisation du poisson rouge dont Culture Tops a rendu compte.
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