One Man Show

JE NE SUIS PAS MICHEL BOUQUET

LA PAROLE INSPIRÉE D'UN MONSTRE SACRÉ DU THÉATRE. EMOUVANT ET PASSIONNANT
De Michel Bouquet
Mise en scène : Damien Bricoteaux
Avec Maxime d'Aboville

Infos & réservation

Théâtre de Poche Montparnasse
75 bd du Montparnasse
75006 Paris
Tél. : 0145 44 50 21
http://www.theatredepoche-montparnasse.com
Tarifs : Du mardi au samedi 19h, jusqu'au 16 novembre

Lu / Vu par

Rodolphe de Saint Hilaire
Publié le 07 oct . 2019

Recommandation

5,0En prioritéEn priorité

Thème

Maxime d'Aboville, seul en scène, raconte Michel Bouquet ou plutôt s'empare de la parole inspirée du fabuleux acteur qui fut notamment l'interprète inoubliable de Pauvre Bitos, du Roi se meurt, des pièces de Pinter et de Beckett sans oublier Tartuffe. Depuis 1943, année où Bouquet entre en comédie dramatique comme d'autres entrent dans les ordres (il avait alors 17 ans) et jusqu'à l'âge vénérable de ses 80 ans, le monstre sacré retrace sa vie et ouvre son cœur à une sorte de confident, en l'occurrence Charles Berling, dans une série d'Entretiens publiée il y a 20 ans (Les Joueurs).

Maxime prête sa voix, à la fois douce et métallique, à un Michel émouvant et terriblement humain, totalement investi dans sa vocation et son amour du théâtre ; c'est une leçon de vie, une philosophie, un parcours initiatique salvateur. On apprend ainsi que Michel Bouquet, jeune homme, vivait des moments d'angoisse intense alimentés par une impression d'enfermement ; cherchant sa place dans la société, fuyant le commerce des hommes, il se réfugie dans la peau des personnages qu'il incarne. On l'apprend par ses propres mots, sans rajouts ni fioritures, mais prononcés souvent avec humour, toujours avec tendresse et finesse : "Oui, c'est bien l'amour du théâtre qui m'a sauvé".

Points forts

Les mots de la vérité, l'authenticité. Les anecdotes contées par Michel Bouquet sont, dans la bouche de d'Aboville, savoureuses, souvent très drôles, insolites. Elles laissent songeur, ému, admiratif comme celles vécues lors de la première rencontre avec Albert Camus qui l'engage, aux côtés de Gérard Philippe, "si lumineux" dit Bouquet, ou avec Maurice Escande qui lui a donné sa chance, lors d'une visite impromptue de l'élève, lui reconnaissant "une belle voix" (celle de Cyrano) puis qui l'a guéri d'une timidité maladive en lui faisant dire du Musset sur le fameux plateau d'Edouard VII, devant 250 élèves goguenards "3 minutes qui m'ont fait naître. .. suivies de 5 minutes pour convaincre ma maman". Escande :  "Ecoutez, madame, il faut que ce petit fasse du théâtre, et puis il gagnera beaucoup plus..." (Son père était alors prisonnier depuis 4 ans en Poméranie !). L'après midi le jeune Michel quittait son petit boulot de manutentionnaire à la Banque pour monter définitivement sur les planches. Et quelle carrière ensuite … après avoir beaucoup souffert : manque de charbon, manque de pain, manque de père ... manque de tout, sauf d'une mère aimante qui l'emmenait parfois au Français.

Comme le titre le suggère, Maxime d'Aboville ne se prend pas pour Bouquet ; il s'efface, il le sublime avec finesse, avec une diction remarquable qui rappelle le maître sans l'imiter.  Il marche dans les pas de son héros, illustrant à merveille par sa discrétion même le credo de l'acteur par excellence : rien d'autre que servir l'auteur. Très fort.

Points faibles

Je n'en vois qu'un,  et encore :

On ne sait pourquoi, Maxime d'Aboville s'envole parfois sur une petite musique et un phrasé qui relèvent  plus de Fabrice Lucchini que de Michel Bouquet. Amusant une fois, ce tic - involontaire, je présume - devient inapproprié, voir dérangeant, quand il est répété. Même si on les sait complices dans leur amour du théâtre et mutuellement admiratifs.

Un conseil : la représentation est courte, chaque minute compte. Soyez vigilant dès la première répartie de Maxime d'Aboville. Le décalage entre le héros et son interprète peut entraîner une perte fugace de repères.

En deux mots ...

Une bonne leçon de théâtre à apprendre par cœur par tous ceux qui comprennent qu'on peut parfois se sentir mieux dans la peau des autres que dans la sienne propre.                                           - Une leçon de courage et de respect de soi même pour certains qui, baignés dans un environnement difficile dans leur jeunesse, étaient plus souvent convoqués au piquet que cités au tableau d'honneur !                                                                                                                       - Une grande leçon d'humilité enfin, donnée par un Michel Bouquet qui estime que le comédien n'est pas le personnage qu'il est chargé d'interpréter. Il doit renoncer à lui même. "De toutes façons, moi, je n'existe pas", ajoute- t-il. Le comble du renoncement.

 Mais, avant tout, une superbe récréation offerte par un  Maître, témoin du temps passé et par son élève héros du monde nouveau.

Un extrait

(dialogue avec un Charles Berling virtuel)

"Je suis  un interprète pas un auteur. La masse ne m'intéresse pas, ni l'environnement, je n'ai pas d'idées sociales, c'est une tarte à la crème ; j'ai toujours eu le sentiment qu'il fallait que je creuse, et creuse... que j'aille au plus profond de ce que je ressentais de l'œuvre,  que j'essaie de percer les secrets de son écriture, pour être fidèle... J'avais la prudence d'un paysan qui dit :"Si je commence ce champ, je vais labourer ce champ, je vais faire ce sillon droit". Pas autre chose.  "J'aime beaucoup Anne Fontaine (avec laquelle il a tourné "comment j'ai tué mon père", donnant la réplique à Berling) "J'ai eu un père comme tout le monde, mais ce père, qui était usé par la guerre de 14-18, ne parlait pas ou pour ainsi dire jamais, sauf avec ses copains de régiment ; alors, il devenait merveilleux. A travers son film elle [Anne] se demande si cela vaut la peine de souffrir du manque de père. Il se peut qu'un père soit meilleur en n'étant pas là. Il libère bien davantage son fils que s'il était resté à ses côtés !"

L'auteur

C'est Albert Camus qui (excusez du peu) repère le premier Michel Bouquet et l'engage, aux côtés de Gérard Philippe, sur une poignée de mains, pour monter Caligula . Nous sommes en 1945. Le jeune Bouquet formé par Escande a alors 18 ans ; il enchaîne ensuite avec 3 pièces de Jean Anouilh sur des mises en scène d'André Barsacq, notamment  L'invitation au Château qui remporte un triomphe . C'est l'heure de gloire du théâtre de l'Atelier.

 La plus grande performance de Bouquet acteur de théâtre, tient à ses interprétations des pièces de Harold Pinter (La Collection) et de Beckett (En attendant Godot) ou encore d'Eugène Ionesco, ce qui lui vaudra un deuxième Molière pour Le Roi se meurt. En 2014 il obtient un Molière d'honneur pour l'ensemble de sa carrière ; insatiable et infatigable, mu par l'amour du théâtre, en 2017, il joue Orgon dans le Tartuffe monté par Michel Fau à la Porte St Martin. Parallèlement il enseigne au Conservatoire pendant plus de 10 ans.

Sa carrière au cinéma a été immensément prolifique avec des rôles (souvent les premiers) majeurs dans 68 films . Citons les films de Chabrol dont il fut un acteur fétiche (La femme infidèle, Juste avant la nuit), Le Promeneur du champ de Mars de Robert Guédiguian (dans le rôle de Mitterrand).

On (Lucchini) a dit de lui qu'il réunit les 3 qualités en voie de disparition d'un grand acteur : La voix, le phrasé, l'intelligence des textes.

Rendons à Charles et à Maxime...

Si les textes sont bien l'œuvre toute spontanée de Michel Bouquet tirée du livre d'Entretiens intitulé Les Joueurs(2001), rendons hommage à Charles Berling qui lui servit de médiateur dans l'évocation de ses souvenirs et à Maxime d'Aboville à qui revient le mérite d'avoir inventé le titre de la pièce "Je ne suis pas..." qui résonne comme "un élan en faveur de la restauration de l'individu", thème cher à Bouquet.

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