Le poisson scorpion
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Thème
Un voyage en enfer non seulement interprété, mais quasiment vécu sur scène par Simon Labarthe, cet ancien élève de Michel Bouquet et pensionnaire de la Comédie Française. Partant de là tout est dit ou presque ! Mais comment le dire ?
C’est tout le style de Nicolas Bouvier qui va conférer sa saveur piquante à ce récit de voyage. Ce dernier vient, dans son ouvrage précédent (De l’Usage du Monde), de nous conter son périple asiatique entamé à 22 ans en 1953 au travers de l’Afghanistan, de l’Iran et du Pakistan, notamment accompagné, à bord de leur Topolino trépidante, de son fidèle ami peintre mué en photographe, Thierry Vernet.
Le poisson scorpion raconte un nouvel épisode de ce voyage débuté en 1955 (publié seulement en 1982). Bouvier est seul désormais, il a l’intention de partir pour le Japon mais échoue (c’est le mot dans tous les sens du terme) à Ceylan (aujourd’hui Sri Lanka). L’île, la perle aux thés et aux éléphants, qui devait n’être qu’une étape transitoire, se mue rapidement en une prison pas tous les jours dorée…
En effet, tous les ingrédients étaient a priori réunis pour faire de l’endroit un lieu paradisiaque : beauté exotique des paysages, ciel de rêve, une culture locale riche et coloré et des rencontres captivantes, voire plus, mais tout va se dégrader en même temps que la santé déclinante de l’auteur : dysenterie, paludisme, fièvre persistante et puis hallucinations, délire … visions cauchemardesques qui hantent ses nuits. • Pourtant, ces déboires physiques ne sont pas encore l’acmé du voyage. Une profonde détresse accable Nicolas Bouvier lorsqu’il reçoit une lettre annonçant la fin d’une idylle dont le souvenir le maintenait debout ; l’élue de son cœur, laissée en Europe, vraisemblablement en Suisse, lui annonce son mariage avec une apparente désinvolture qui l’achève.
Tel sont donc les thèmes dominants de cet épisode : l’isolement, la solitude, l’abandon.
Points forts
Ce voyage intérieur nous emmène très loin. Cette descente aux enfers de l’auteur nous serait presque insupportable si elle n’était incarnée sur scène par la chute d’un homme à la fois fort et sensible, que l’on voit se débattre dans des souffrances physiques et psychologiques qui lui permettent presque malgré lui de transcender ses limites et d’appréhender sa vérité la plus profonde sur lui-même dans un monde qui le submerge.
Dans le détail, quelques passages très forts et émouvants, où l’on touche du doigt le délabrement physique et psychique d’un homme perdu mais conscient de la misère qui l’entoure. Les murs suintent, la nourriture est rare ou abjecte, les finances sont au plus bas, les cancrelats grouillent, vivants ou imaginaires. La folie n’est pas loin.
D’autres moments sont plus anecdotiques ou grotesques : Bouvier, alias Labarthe, tente de s’échapper dans la montagne avec un compagnon de beuverie soi-disant fin connaisseur de quelques lieux crapuleux. Mais en vain, car les deux hommes se perdent. Désespérant et dérisoire, mais l’isolement de l’homme nous touche pour longtemps.
Quelques réserves
- Aucune réserve. Il se dégage de l’ensemble une symbiose extraordinaire entre un auteur bouleversant et un interprète criant de vérité, provoquant sympathie et compassion.
Encore un mot...
- Le titre original anglais de la première partie, plus près du contexte et de l’intention était The way of the world. Quant à cette histoire de scorpion, on l’aura compris, l’animal ne comporte pas de pince ! Pure métaphore, il représente un être mythologique qui pousserait Bouvier au bord de la folie pour qu’il puisse trouver une forme de sagesse ou d’illumination cachée.
Une phrase
- « On ne voyage pas pour se gaver d’exotisme et d’anecdotes comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume vous rince et vous essore ! »
L'auteur
Nicolas Bouvier est un écrivain, photographe, iconographe suisse, né en 1929 d’un père universitaire et de la fille du compositeur Pierre Maurice. Il débute sa carrière d’écrivain comme journaliste et reporter pour La tribune de Genève, qui le missionne en Finlande. Il poursuivra ses voyages « en terre inconnue », envoyé par le Courrier (quotidien genevois) au Sahara. A 23 ans, il se lance dans son périple asiatique qui se terminera au Japon après sa fameuse escale au Sri Lanka et ses pérégrinations via la Turquie, le Pakistan, l’Iran et l’Afghanistan. Il écrira alors ses carnets de voyage : de L’Usage du Monde, Le Poisson Scorpion, Japon et chroniques japonaises, Echappée belle, La Chambre rouge, Les Chemins du Hallan-san, Le journal d’Aran et d’autres lieux et publiera d’innombrables recueils de photographies.
L’exigence littéraire et stylistique de Nicolas Bouvier lui a valu de figurer pour son premier livre au concours d’agrégation de Lettres de 2018. Un prix porte son nom chaque année au festival « Etonnants voyageurs » de Saint Malo. Ecrire chez lui était plus qu’un exercice de style, une sorte une thérapie pour cet icone de la littérature du voyage et de la découverte. Marié à la nièce de Denis de Rougemont, il a laissé deux enfants et un chef d’œuvre.
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