1976-2016 Chronique d'un déni climatique …et d'un basculement du monde
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Thème
Géophysicien océanographe spécialisé dans les études sismiques sur l'ensemble du globe, Louis Géli a été témoin depuis 45 ans des recherches sur les causes du dérèglement climatique, de ses conséquences pour les écosystèmes et les populations. Observateur attentif et conscient des impacts majeurs des activités humaines sur le climat, il délivre dans cet essai une chronique très rigoureusement documentée des alertes, études, prises de positions et dénis politiques sur ce thème, depuis plus de 40 ans.
Cet "inventaire" parcourt les années 1979 à 2016, dans un face à face aussi intéressant qu'original, du récit d'une vie de chercheur dans l'agitation du monde, de la chronique des événements géopolitiques et de l'émergence, dans le débat international des notions de dérèglement et de crise climatique. Il relate les progrès scientifiques dans la compréhension de ses mécanismes, les enthousiasmes et désillusions des chercheurs, et la montée en puissance du "climato-scepticisme", de ses arrières pensées politiques et financières. Il est complété par un épilogue consacré à l'impact de Donald Trump sur la perception des vérités scientifiques, le difficile lien entre démocratie, libertés exacerbées et vérités scientifiques.
Points forts
En introduction de l'essai, le paléoanthropologue Jean Jouzel, membre de l'Académie de sciences et contributeur aux travaux du Giec de sa création (1995) à 2015, témoigne "d'une enquête passionnante et remarquablement documentée". Le ton est donné.
Avec ses têtes de chapitres qui ne sont pas sans rappeler les romans d'aventure du 19ème siècle - donnant en deux à trois ligne, la "couleur" et le ton du texte à suivre, loin d'un récit rébarbatif qui ajouterait déclarations, textes de lois ou contre vérités proclamées - cet essai propose un voyage dans le temps. S'y mêlent avec pertinence un parcours personnel de chercheur, extrêmement riche d'anecdotes en relations avec le sujet, les grands événements géopolitiques du monde, les circonstances qui ont attisé le feu du péril climatique, ou au contraire, les écrans de fumée levés par des leaders d'opinion pour en atténuer la portée politique, économique et sociale.
Tous les faits rapportés au fil des 40 chapitres (un par année et des synthèses) sont d'une précision chirurgicale, servis par une écriture fluide, souvent à la première personne qui ne cache rien des réflexions politiques ou philosophiques de l'auteur, un sens de la synthèse et de la formule qui participent à l'intérêt de la lecture.
Beaucoup des informations et événements mis en exergue dans cet essai parleront aux "babyboomers" qui les auront vécus, au moins par le prisme des médias "conventionnels", puis, pour les fans, par celui des réseaux sociaux.
L'essai aborde enfin en filigrane la question - rarement analysée - du processus par lequel la contestation récente de la science a contribué à façonner un corpus idéologique où les notions de vérité et de mensonge n’ont plus qu’une importance relative au regard, notamment du poids des convictions politiques et religieuses.
Quelques réserves
On pourra regretter que ce travail, passionnant à lire, s'achève dans le détail, en 2016. Je l'interprète comme la volonté de l'auteur de mettre en exergue la date d' "basculement du monde" où la vérité scientifique ne fait plus loi, le travestissement des faits, voire le mensonge, deviennent les armes du déni, en particulier dans un monde anglo-saxon de plus en plus nourri de vérités alternatives.
Encore un mot...
Curieux de sciences, vous apprendrez sans doute beaucoup de cet essai, très facile et intéressant à lire. On y découvre le détail d'une carrière de chercheur, les grands événements du monde, la montée en puissance de la conscience d'un dérèglement climatique, et les interactions entre science, politique et idéologies, pour un débat qui reste aujourd'hui pollué par un certain déni. Il était urgent et utile, comme en témoigne Louis Géli, de prendre acte des faits, des discours et des décisions qui ont contribué à l'émergence des débats passionnés sur le péril climatique, autant qu'à en faire douter, par le discrédit ou la tromperie volontaire.
Si la notion de "déni climatique" ne concerne ni tous les gouvernants, ni tous les citoyens, les faits rapportés témoignent des jeux de pouvoir et d'influence, des hasards de l'histoire et des chocs des cultures dans la difficile élaboration d'une conscience internationale sur ces questions. Calculs électoraux, intérêts des lobbies pétroliers, corruption et contre-vérités savamment orchestrées semblent composer le cocktail de la contestation des faits rapportés par la communauté internationale des chercheurs en sciences du climat, dans leurs diverses spécialités. Cet essai contribue à faire prendre conscience des "dessous" du débat et des intérêts antagonistes en jeu, économiques, financiers, géopolitiques et même religieux.
Une phrase
"La déclaration de Doha rappelle l'objectif à atteindre : limiter le réchauffement planétaire à moins de deux degrés Celsius. Le chiffre, repris en chœur par les médias, a le mérite d'être simple à retenir. Il peut se répéter en boucle. A-t-il pour autant un sens ? En cette année 2012, une équipe internationale publie dans Nature une nouvelle étude décrivant l'amorce du réchauffement après une période glaciaire, à partir cette fois-ci, de l'analyse de carottes sédimentaires réparties sur l'ensemble du globe et pas seulement à partir des carottes de glaces polaires. L'analyse confirme tout ce que l'on pressentait depuis une dizaine d'années, à savoir que les variations d'ensoleillement de Milankovitch ont eu avant tout un effet déclencheur.
Les boucles de rétroaction entre l'océan, l'atmosphère et la biosphère ont eu dans le passé des effets beaucoup plus importants que ce que l'on pensait jusqu'à présent. Elles pourraient donc avoir l'effet d'une bombe à retardement! Ainsi, alors qu'à Doha on mégote pour savoir s'il faut placer à un, deux ou trois degrés l'objectif à atteindre, les chercheurs dans les laboratoires commencent à réaliser que le réchauffement induit par les activités humaines pourrait être beaucoup plus important encore que celui prédit par les modèles climatiques utilisés par le GIEC..." P 248
L'auteur
Louis Géli est Polytechnicien de formation, sismologue, docteur en sciences de la Terre. Il a fait toute sa carrière à l’Institut Français de Recherche sur l’Exploitation durable de la Mer (IFREMER), ayant pendant longtemps dirigé le département des géosciences marines. Son domaine de recherche est la traque des dangers sous-marins liés aux risques géologiques, principalement séismes et volcans. Il a participé à de nombreuses missions scientifiques en Antarctique, Océan Indien, Pacifique, Méditerranée. Depuis près de 40 ans, il est auteur et co-auteur de très nombreuses publications scientifiques dans des revues internationales.
Il est l'auteur de 70 clefs pour comprendre les séismes publié en 2024.
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