Andrée Viollis, l’aventure du grand reportage
Parution en février 2026
312 pages
22€
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Thème
Dorothée Lépine fait oeuvre utile en sortant de l’oubli l’incroyable itinéraire d’Andrée Viollis (1870-1950), rare femme grand reporter qui a consacré sa vie entière à arpenter les terrains les plus exposés pour faire le récit des conflits, convulsions, révolutions qui ont marqué la première moitié du XXème siècle et à interviewer nombre d’acteurs et grands témoins de l’Histoire en train de se faire. Sa longue carrière au service de grands quotidiens de la presse parisienne dont elle incarnait la signature et la reconnaissance de son immense talent de son vivant contrastent avec l’anonymat auquel elle a été réduit peu après sa disparition.
Points forts
Dorothée Lépine nous fait parcourir à rythme soutenu, quasi 50 ans d’histoire mondiale des conflits, des montées des nationalismes, des révolutions et des régimes despotiques qui leur succèdent souvent, via le prisme d’une journaliste de terrain, grand reporter d'exception.
L’ auteur nous dresse un portrait tout en contraste d’une femme hors du commun, audacieuse, curieuse, hypersensible, engagée mais discrète et de santé fragile. Andrée Viollis déploie une énergie considérable à arpenter le monde dans des conditions souvent très précaires pendant de longs mois où elle s’immerge dans des mondes hostiles tant par leur climat que par leur faible ouverture à la présence d’une femme occidentale seule sur le terrain et qui veut témoigner de ce qu’elle voit. Attachée à l’amélioration du sort des femmes, A. Viollis s’intéresse plus largement au sort des populations les plus éprouvées par les conflits et/ou par les régimes autoritaires.
Cet essai est aussi une évocation de l’âge d’or des grands reporters, - ces aristocrates du journalisme -, de la presse écrite et de ses grands rédacteurs en chef. Principaux média d’information avec des tirages quotidiens à plus de 2 millions d’exemplaires pour les plus lus d’entre eux, les grands journaux du soir recrutent des plumes, des aventuriers, dont Henri Béraud, Joseph Kessel ou Albert Londres qui travaille pour le Petit Parisien, et côtoie Andrée Viollis qui a su se faire une place dans ce monde quasi exclusivement masculin. Dotée d’un réel talent de restitution au service d’une plume alerte, ses récits ont la forme attendue des grands témoignages dont elle devient experte et, ce, sans s’abstraire de la nécessité absolue d’être là au bon moment et avant tous les autres.
Un texte très vivant, bien documenté et au rythme soutenu où l’on croise nombre de grands écrivains/grandes voix de l’époque auxquelles Dorothée Lépine donne d’ailleurs la parole pour témoigner de la vie de son personnage, de ses passions et de ses émotions.
Quelques réserves
À brosser une si grande fresque on reste nécessairement un peu sur sa faim tant les événements qui défilent mériteraient qu’on s’y attarde davantage. Le sujet étant toutefois le parcours d’Andrée Viollis davantage que le fond des thèmes qu’elle aborde, il ne s’agit pas tant d’une réserve que d’une impression un peu générale, et il est d’ailleurs possible de consulter ses reportages sur Gallica ou autre site d’archives de la presse.
A. Viollis regrettait d’être née femme. Elle a eu quatre filles qui ont été souvent confiées à sa/ses belles familles pendant de longues périodes pour lui permettre d’exercer son métier.
Elle leur a toutefois consacré aussi de son temps et n’a commencé à arpenter le monde qu’à la cinquantaine! On aurait souhaité pouvoir davantage approcher l’intimité de cette femme, mieux connaitre et comprendre ses relations avec ses filles, et savoir comment elle vivait ces très longues périodes de séparation.
Encore un mot...
Le riche récit produit par Dorothée Lépine, sur la base de l’exploitation des très nombreuses lettres laissées par son personnage, montre l’évolution de l’approche de son métier de grand reporter. Tenue par l’impartialité que lui commande sa position mais portée par une quête profonde de la vérité et une volonté d’en témoigner sans compromis, son héroïne va évoluer vers un journalisme combatif et militant qui prend fait et cause pour les plus faibles. Son compagnonnage avec le parti communiste, à l’image de nombreux intellectuels de cette époque, s’inscrit dans cette évolution. Son incapacité, à la fin de sa vie à prendre ses distances avec le régime soviétique en qui elle voyait toujours un défenseur de la liberté et un protecteur des plus faibles explique probablement l’oubli auquel elle a rapidement été réduite peu après sa disparition.
Une phrase
« Je n’aime le journalisme que parce que c’est de l'action et non pas de la littérature. » P.77
« Dans la vie, les chances ne manquent pas : il y a ceux qui les laissent s’échapper et ceux qui savent s’en saisir. Viollis est de cette race là. Ambitieuse, elle est aux aguets pour capturer chaque opportunité. » P.97
« Celui (le visage) de Viollis est celui d’une hypersensible, une éponge qui absorbe toutes les émotions. Alors oui, elle s’emballe parce que la cause lui semble juste et le soutien aux opprimés non négociable….elle va avec le temps et l’expérience, polir l'événement visible pour ne conserver que la fougue intérieure.» P.116
L'auteur
Dorothée Lépine est journaliste et réalisatrice de documentaires. Andrée Viollis, l’aventure du grand reportage est son troisième ouvrage après Les oubliées de l'histoire - Dans l’ombre des grands hommes Tome 1 coécrit avec Patricia Chaira (Acropole, 2021), et Les Oubliées de l’histoire - Dans l’ombre du pouvoir Tome 2 (Hors Collection, 2023). Elle vient d’annoncer la création du Prix Andrée-Viollis avec l'École supérieure de journalisme de Lille, afin de récompenser un grand reportage, qui traite de la condition des femmes.
On pourra également se référer à la récente chronique sur Culture-Tops de Bertrand Devevey relative à l’ouvrage de Yoann Iacono, Les Frondeuses dont l’histoire croise notamment la route d’Andrée Viollis.
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