De l’esclavage à la liberté. L’odyssée des Tinchant, 1793-1945

De Rosalie à Stéphanie, le difficile chemin de l’émancipation. Un livre- enquête édifiant
De
Jean Hébrard et Rebecca J. Scott
Gallimard
Publication du livre le 28 mai 2026
448 pages
25 euros
Notre recommandation
3/5

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Thème

Les deux universitaires ont enquêté sur cinq générations de Tinchant confrontées entre 1793 et 1945 à ‘des sociétés esclavagistes en train de mourir’. Jacques Tinchant (c.1798-1871) est né à Baltimore d’une femme noire affranchie et d’un colon lorrain. Son épouse Élisabeth (1799-1883) était la fille de Rosalie, capturée au Sénégal, tenue en esclavage à Saint-Domingue puis émancipée par la Révolution, et d’un autre colon blanc français. Elle avait grandi à la Nouvelle-Orléans chez une marraine métisse et son compagnon, un charpentier bruxellois émigré à Saint-Domingue. De Jacques et Élisabeth (deux ‘people of colour’ mariés en 1822) et leur histoire complexe et perturbée (guerre d’indépendance haïtienne, exil à Cuba puis en Louisiane) sont nés six garçons dont le récit raconte l’émancipation et l’ascension sociale.

D’abord un exil d’une quinzaine d’années dans le Béarn où les enfants sont scolarisés, et une expérience d’exploitation agricole non concluante. Très vite des membres de la fratrie sont de retour à la Nouvelle-Orléans pour y monter un négoce de tabac puis de fabrication de cigares. Suit l’établissement d’un négoce de tabac à Anvers. L’entreprise survit aux affres de la guerre de Sécession. Dès les années 1880, la firme de cigares Tinchant est prospère et dix ans plus tard ses membres sont parfaitement intégrés dans une Belgique qui célèbre son expansion coloniale. ‘L’effacement du sang africain’ est apparemment complet alors que démarre le vingtième siècle.  

Points forts

Ne nous y trompons pas. Ce récit n’est pas une saga à la manière des Buddenbrock. Il s’agit d’une enquête historique des plus sérieuses qui avance des faits, propose des hypothèses sur la seule base d’une épaisse matière documentaire dûment répertoriée et soigneusement analysée et recoupée. La narration est donc naturellement un peu ‘sèche’. Mais les auteurs savent lui donner vie en restituant à propos le contexte historique. Le lecteur est donc embarqué dans l’épouvantable mécanique de la traite à Saint-Louis au Sénégal, immergé dans les sociétés esclavagistes de Saint-Domingue, Santiago de Cuba et de la Nouvelle-Orléans, et témoin de la guerre d’indépendance d’Haïti.

De même, le récit des débats à la Convention de l’État pour un retour de la Louisiane dans l’Union et dans lesquels Édouard Tinchant joue un rôle actif comme ‘radical noir’, distrait du commentaire des archives qui témoignent des pérégrinations incessantes de la famille. Ce livre est aussi un hommage à cette famille issue d’esclaves affranchis qui a su astucieusement établir et pérenniser des affaires prospères dans l’adversité, les sociétés esclavagistes leur déniant l’accès à la propriété et au travail. Une dynastie qui a démenti si brillamment ‘cette mantra de l’époque qui était que les noirs ne pouvaient pas, ne savaient pas faire aussi bien que les blancs’. 

Quelques réserves

Ceux des lecteurs rebelles aux récits méticuleux d’archivistes à peine rehaussés de récits colorés de cubanité, de guerres caribéennes ou de débats passionnés sur l’émancipation dans la Louisiane raciste passeront le chemin. Ce n’est pas notre cas.  

Encore un mot...

L’épilogue de l’enquête démontre la fragilité des progrès de l’émancipation. Marie-José, une des descendantes de la fratrie morte en déportation en 1945, n’a pas été reconnue immédiatement ‘prisonnière politique’ digne de la reconnaissance nationale en Belgique. Parce que, selon l’administration, son arrestation était motivée par des raisons raciales. Cette jeune femme était frappée du même déni d’humanité que son aïeule Rosalie, cinq générations plus tôt. Cette qualité lui sera reconnue en 2010 seulement !

Une phrase

 « Ainsi le choix fait par Stéphanie [Tinchant] pour confirmer son identité au moment d’entrer dans le parc de l’exposition [de 1885 à Anvers] la situait-il du côté de ceux qui, dans la famille, n’hésitaient pas à revendiquer leur identité africaine. Peut-être aimait-elle montrer […] qu’elle pouvait en assumer les conséquences sans ignorer la rudesse du chemin qui allait de la servitude à la liberté ? A l’opposé, ses enfants paraissaient avoir choisi de se souvenir d’elle en effaçant autant que possible ce ‘sang’ qui commençait à les questionner au moment où le succès de leurs entreprises les faisait entrer dans la meilleure société anversoise. » P. 362

L'auteur

Jean Hébrard et Rebecca J. Scott sont professeurs d’université, respectivement spécialiste des empires atlantiques esclavagistes et de l’histoire de l’esclavage et de la citoyenneté aux États-Unis.

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