La Maison Hantée

Un roman concis et riche pour redécouvrir l’histoire des âmes de Strasbourg pendant la Seconde Guerre mondiale
De
Michèle Audin
Les Éditions de Minuit
Parution en janvier 2025
192 pages
19 €
Edition Poche “Double”
Parution en 2026
8,90 €
Notre recommandation
3/5

Infos & réservation

Thème

La Maison hantée se présente comme une enquête littéraire qui mêle mémoire collective, histoire locale et quête identitaire. À partir d’un immeuble strasbourgeois et de ses habitants fictifs, la narratrice explore les traces du passé dans une Alsace tiraillée entre deux cultures, la française et l’allemande.

En s’appuyant sur des archives historiques (recensements, journaux, témoignages), elle reconstitue des portraits racontant les différentes facettes des bouleversements du XXe siècle qui “hantent” les lieux par leur empreinte persistante.

L’œuvre se développe en deux temporalités : celle de la narratrice contemporaine, en quête d’intégration dans une ville marquée par une identité forte, et celle des années 1930-1940, période de guerre et de l'annexion nazie en Alsace. Cette double temporalité est donc marquée par un présent constamment éclairé, voire perturbé, par le passé. L’enquête devient alors un moyen de comprendre non seulement l’histoire collective, mais aussi sa propre position d’étrangère.

L’œuvre interroge la notion de responsabilité et d’identité dans un contexte de domination politique, notamment à travers la question des « malgré-nous ». La structure de l’enquête interroge également les silences de l’Histoire : l’Occupation, l’annexion, les persécutions antisémites, ou encore l’intégration forcée dans l’armée allemande. L’attention portée à des figures ordinaires, comme Emma et sa famille, traduit cette volonté de restituer l’histoire du peuple, centrée sur des existences souvent absentes des récits officiels. Ces silences soulèvent aussi la question du devoir de mémoire : comment écrire l’histoire de ceux que les archives ont occultés ?

Ainsi, le roman dépasse le simple récit pour proposer une réflexion sur la mémoire, l’histoire et la manière dont les lieux conservent les traces invisibles des vies qui les ont traversés. 

La Maison hantée devient alors une métaphore de la mémoire, hantée par ce qui a été tu, mais aussi par ce qui résiste à l’oubli.

Points forts

  • Originalité du choix de narration : en mêlant enquête personnelle et reconstitution historique, l’auteure propose une approche incarnée du passé. Cette articulation permet de donner une trame et une explication au récit des événements et d’éviter une simple restitution factuelle. Le lecteur est ainsi impliqué dans une démarche de découverte progressive.

  • Richesse de ses apports historiques : mise en lumière des aspects peu connus de l’histoire de l’ Alsace sous l'occupation nazie. Ces éléments, souvent absents des récits scolaires, enrichissent la compréhension du contexte local. Cela confère au texte une réelle valeur informative.

  • Réflexion pertinente sur les silences de l’Histoire et les limites des archives : les documents consultés apparaissent à la fois essentiels et incomplets, voire parfois trompeurs. Ceci souligne la difficulté de reconstituer fidèlement le passé. Elle invite le lecteur à questionner la fiabilité des sources historiques.

  • Chapitres courts : d’un point de vue subjectif, cela favorise une certaine fluidité de lecture. Cette structure fragmente le récit, mais elle en facilite l’accès malgré la complexité des temporalités. Le lecteur peut ainsi mieux suivre les allers-retours entre passé et présent. 

  • Les passages consacrés à Emma et à sa famille : ceux-ci apportent une véritable dimension humaine au récit. Ils incarnent concrètement les réalités historiques évoquées par la narratrice. Cette mise en situation rend les recherches plus vivantes et plus accessibles. Elle introduit aussi une forme de fraîcheur narrative qui équilibre la densité d’informations.

Quelques réserves

  • Accumulation compacte de faits historiques : La précision historique, bien que rigoureuse, conduit parfois à une accumulation très compacte. Cette densité informative peut nuire à la fluidité narrative et rompre l’immersion dans le récit, en donnant l’impression d’un enchaînement presque analytique.

  • Transitions abruptes : l’équilibre entre la dimension historique et la vie personnelle de la narratrice paraît inégal. Les transitions entre anecdotes intimes et développements historiques sont parfois abruptes.

  • Développement bref de l’histoire parallèle : les passages consacrés à l’histoire d’Emma et de sa famille auraient pu être davantage développés. Leur présence, bien que centrale dans le livre, semble parfois insuffisamment approfondie pour pleinement exploiter leur potentiel narratif et émotionnel.

Encore un mot...

Habituée des romans consacrés à la Seconde Guerre mondiale, j’ai été particulièrement sensible à l’originalité de La Maison hantée, dont la forme narrative constitue un véritable coup de cœur. Toutefois, je reste attachée aux récits plus fictifs, portés par une intrigue continue et un développement approfondi des personnages. Un équilibre entre ces deux approches existe en partie dans La Débâcle de Romain Slocombe, qui explore lui aussi un aspect moins connu du conflit, à savoir l’exode tardif et tumultueux des Parisiens vers les campagnes. Cette thématique fait écho à la situation des Alsaciens évacués vers la « France intérieure », créant un parallèle intéressant entre les deux œuvres.

Une phrase

  • “J'ai eu l'impression qu'avec la mort de ces deux femmes, l'histoire de la maison allait disparaître. À cause de ce qu'elles m'avaient confié, à cause aussi des fantômes de Mme Roessler, j'ai commencé à m'en sentir responsable.” P. 34

  • “Le «vous» (de «vous ne pouvez pas comprendre») était complémentaire (disjoint, m'a-t-il précisé, en bon scientifique) du «nous» de « Malgré-nous».” P.136

  • “Je n'ai rien qui m'aide à exhumer des traces de la vie, à sortir de l'histoire collective pour entrevoir des histoires individuelles.” P.151

L'auteur

Michèle Audin, décédée en 2025,  est une écrivaine française, également mathématicienne de formation. Elle a longtemps enseigné et mené des recherches en géométrie avant de se tourner vers l’écriture. Ses romans sont souvent à caractère historique, ce choix artistique peut avoir été influencé par son enfance marquée par la guerre d’ Algérie, qui a causé la disparition de son père.

Elle a publié 2 romans chez Gallimard : Comme une rivière bleue (2017), Josée Meunier, 19 rue des Juifs ( 2021) ; et 3 romans chez Libertalia : Eugène Varlin, ouvrier relieur 1839-1871 (2021), C’est la nuit surtout que le combat devient furieux (2020), La semaine sanglante: Mai 1871. Légendes et comptes (2021).

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