Un marché noir

Sauver sa peau malgré tout. Un superbe roman
De
Bérénice Pichat
Les Avrils
Parution en août 2026
274 pages
22 euros
Notre recommandation
4/5

Infos & réservation

Thème

L' époque était à la débrouille, au chacun pour soi. Égoïsme collectif, non,  simple instinct de survie. Sous l' Occupation pour les citadins, le mot allemand ersatz décliné à l' infini était synonyme de soupe à la grimace: du rutabaga utilisé autrefois pour nourrir le bétail que l'on  mangeait en purée ou en  gratin avec quelques pommes de terre, puis un peu d' orge grillé à la place du café, agrémenté d' une pincée de saccharine ou de jus de betterave. Pénuries, rationnement, estomacs noués  par la faim.  

Servane est une adolescente qui déteste son corps trop maigre, ce corps affamé, bafoué, tourmenté lorsqu' elle aperçoit ces soldats qui paradent " avec l' air satisfait des vainqueurs bien nourris." Servane travaille dur dans une boulangerie et vit avec sa tante et son beau- père. 

Chacun fait le dos rond, surtout ne pas se faire remarquer, il y a des mouchards partout et  l' ordre nazi semble immuable. Un soir dans la rue, Servane déchire une affiche de propagande. Premier geste dérisoire de résistance ou montée de sève d'une jeunesse encore vivante ? Sa copine Rosa, bien habillée et bien nourrie lui propose de gagner beaucoup d' argent facilement. Il faut transporter des petits colis à vélo, les remettre ensuite à un homme mystérieux nommé Grégoire, jouer au chat et à la souris avec la police française et la gestapo. Sentiments mêlés: frisson du danger, attrait de l' inconnu avec cette  forme d'exaltation dans tout le corps qui décuple l' énergie. Entre Paris et la campagne, Servane pédale de plus en plus vite... 

Ces petits trafics sont peut-être déjà des actes de résistance collectifs. Paul alias Grégoire, est -il un héros parachuté par Londres? Ou alors  juste un profiteur de misère qui estime que tout s' achète et tout se vend... 

Points forts

Après avoir évoqué dans son roman La Petite Bonne, le corps mutilé ou brisé par le labeur, Bérénice Pichat poursuit son questionnement au scalpel sur le corps social. Qu' est ce qui fait encore société dans un corps collectif miné par la faim, la peur, la honte, la guerre ? Réponse lapidaire de Paul : "les gens ordinaires perdus font ce qu' ils peuvent avec leurs ressources." Point de morale ici -ce n' est pas la fonction de la littérature- mais une plongée dans cette troublante zone grise où hommes et femmes, tels des insectes coincés sous une paroi de verre, s' agitent, débattent, cherchent une issue. Chaque personnage -Servane, Paul- possède sa recette, sa part de vérité. 

D' autres personnages les regardent, comme cette concierge parisienne, la voix populaire, celle du bon sens et des petites lâchetés, la voix qui comprend ou condamne ses semblables. 

Quelques réserves

Aucune réserve pour ce roman historique dont l’ambiance est pesante mais, fort  heureusement, Bérénice Pichat ouvre ça et là  dans son récit de nouveaux espaces sous la  forme de  poèmes en vers libres. 

Encore un mot...

Et moi comment me serais-  je comporté ? Question lancinante au fil des pages mais question vaine. L' Histoire, on le sait, ne se répète pas, elle bégaie. La force du propos de Bérénice Pichat est de nous montrer sans manichéisme, que tout est affaire de circonstances, de hasard, d' amitié ou d' inimitié. 

Un roulement de dés et une vie bascule. 

Une phrase

“ Évidemment que tout le monde traficotait un peu, chacun faisait comme il pouvait - sans ça, vous savez bien ce qu' il serait arrivé hein? Bah , on serait tous morts de faim. Soyons honnêtes , le marché noir, le marché gris, qui peut dire qu' il n' a jamais trempé là- dedans ?”
(La concierge.) Page 38  

L'auteur

Bérénice Pichat est professeure des écoles au Havre. Elle  a déjà écrit plusieurs romans remarqués, dont le best- seller La Petite Bonne, qui a conquis près de 200 000 lecteurs et obtenu le prix des libraires 2025. 

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