Thêatre-Spectacles

La Maladie de la Mort

Techniquement remarquable. Mais l'essentiel, perdu en route
De Marguerite Duras
Mise en scène : Katie Mitchell
Avec Laeticia Dosch, Nick Fletcher, Irène Jacob

Infos & réservation

Théâtre des Bouffes du Nord
37 bis boulevard de la Chapelle
75010 Paris
Tél. : 0146073450
http://www.bouffesdunord.com
Jusqu'au 3 février 2018

Lu / Vu par

Pauline Bonnefoi
Publié le 23 jan . 2018

Recommandation

2,0A la rigueurA la rigueur

Thème

Un homme mystérieux fait appel à une prostituée : elle doit venir toutes les nuits dans son hôtel, et suivre ses ordres sans dire un mot. Ne sachant pas aimer, il cherche à apprivoiser la femme par son corps, en faisant l'économie de la parole. Pour elle, il est atteint de la "maladie de mort". Un jeu dangereux va se mettre en place entre eux, au fil des nuits, dans lequel l'intimité des corps n'a d'égale que la froideur de leurs rapports.

Points forts

- Une mise en scène recherchée et ambitieuse. Katie Mitchell déploie l'action sur trois tableaux : sur scène, sur l'écran, et à travers la voix de la narratrice qui, isolée dans une cabine téléphonique, lit la prose de Duras. 

Sur scène, un plateau de tournage représentant une chambre d'hôtel : les acteurs sont filmés par une équipe de techniciens, et les images apparaissent simultanément sur un écran géant, au-dessus de la scène, donnant un nouveau point de vue à l'action, plus intimiste. 

Rythmée selon un montage astucieux, l'action alterne entre des scènes jouées et filmées en direct, et d'autres enregistrées. L’œuvre présentée est "totale", à la fois littéraire, cinématographique et dramatique.

- Les acteurs se donnent à corps perdu et alternent avec souplesse scènes filmées et préparatifs rapides, auxquels on assiste.

Points faibles

- Sur scène, l'aspect sordide et cru de l'histoire prend largement le pas sur la finesse de la prose durassienne, lue par intermittence par Irène Jacob. Ce qui est magnifié par l'écriture, qui confère aux personnages une forme d'universalité, de teneur existentielle, peut difficilement l'être dans le prosaïsme du "direct". La partie filmée rattrape un peu les choses, car elle apporte un éclairage intime que ne permet pas la scène, et renvoie à l'univers cinématographique de Duras. Mais la pièce reste pénible à regarder, bien loin de l'expérience de lecture, plus simple et plus puissante, qu'on peut faire du texte.

- Si le spectateur apprend à aimer le personnage féminin, notamment grâce aux scènes filmées qui creusent son histoire, on ne peut pas en dire autant de l'homme, qui reste figé dans son mystère et n'évolue pratiquement pas.

En deux mots ...

- Une pièce originale dans sa mise en scène, mais dont la crudité "clinique" altère la beauté de l’œuvre de Duras ici adaptée. 

- Pour un public averti.

Un extrait

"Elle vous demande de le lui dire clairement. Vous le lui dites : Je n'aime pas.

Elle dit : Jamais?
Vous dites : Jamais.
Elle dit : L'envie d'être au bord de tuer un amant, de le garder pour vous, pour vous seul, de le prendre, de le voler contre toutes les lois, contre tous les empires de la morale, vous ne la connaissez pas, vous ne l'avez jamais connue?
Vous dites : Jamais.
Elle vous regarde, elle répète : C'est curieux un mort."

L'auteur

Katie Mitchell compte parmi les artistes britanniques les plus innovants. Elle fait ses preuves au théâtre en créant sa compagnie Classics on a shoestring, qui explore les classiques anciens et modernes, et se voit peu à peu ouvrir les portes des grands théâtres. Elle développe également des œuvres pour l'opéra et la télévision, sous des formes innovantes et hors cadre. 

Commentaires

Catherine Luttenbacher
Le 04 fév. 2018
à 00h25

pour avoir lu le texte de Duras et l'avoir particulièrement aimé, un de ses meilleurs à mon avis, j'ai éprouvé de la colère de ressentir à quel point il était amputé de sa poésie.
Duras dans ce texte est tout en finesse, suggestion.L'aspect clair obscur de celui-ci permet plusieurs niveaux d'interprétations. Dans cette pièce, nous avons une interprétation qui nous montre à voir une réalité crue qui nuit à la pensée, à la profondeur du texte de Duras. Duras ne verrouille pas l'esprit par une crudité du voir et des mots.Mitchell nous plaque une lecture froid, basique. Dommage

Anonyme
Le 05 fév. 2018
à 12h45

Vu au théâtre des bouffes du Nord...

C'est la première fois de ma vie que je n’applaudis pas un spectacle vivant !

Et pour cause je n'ai rien vu au Bouffes du Nord car la moitié des billets vendus sont sans visibilité (sans que cela soit indiqué comme c'est l'usage) en raison du dispositif scénique qui n'a pas su s'adapter à l'une des plus belle salle de Paris.

Et lorsque on se plaint à l'ouvreuse ou à la billetterie on se fait engueuler car on ne le demande pas assez poliment et du coup on n'a pas le privilège d'être replacé correctement...

Bref que ce soit la mise en scène (de ce texte au final très démodé) ou l'équipe des Bouffes c'est très très décevant...

Jean-Jacques
Le 14 oct. 2018
à 14h31

Un spectacle à la fois astucieux et intelligent, par la double vision qu'il donne de la même "réalité" et, à travers ce dispositif en "effets de miroir", par l'expression juste d'un mal typique de notre époque: le narcissisme exacerbé d'un regard sur soi qui ne peut plus passer que par les photos des smartphone, le rapport exacerbé à la pornographie, bref au médiatisé. Ce n'est plus l'Autre que l'on cherche à découvrir (même si on en est persuadé), mais soi-même, soi-même exclusivement, à travers les infinis reflets, trompeurs et tronqués, que le media nous donne de nous-mêmes. Duras est plus utilisée que véritablement traduite, même si une étrange poésie, celle de l'incommunicabilité dont l'auteur s'est faite l'interprète privilégiée, est bien présente dans ce spectacle tout à fait significatif de notre époque. L'image persistante de la mer, aussi opaque que l'âme des personnages, confère au spectacle une lancinante et étrange beauté. De même, l'utilisation de la pellicule noir et blanc - reflet du réel assez sordide de la représentation concrète - établit une distance entre la réalité crue et phantasmée. Bref, un spectacle quelque peu irritant - le plus souvent "glacial", paradoxalement désincarné - par son idéologie féministe (anglo-saxonne) très affirmée. En même temps, au-delà de la sophistication du propos et surtout de la mise en scène, quelques questions essentielles sur la perception des rapports homme-femmes sont posées avec intelligence et justesse.
Spectacle vu au Théâtre de Liège (Belgique).

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