Thêatre-Spectacles

Les sorcières de Salem

N'a pas pris une ride
De Arthur Miller
Mise en scène : Emmanuel Demarcy-Motta
Avec Élodie Bouchez (Abigail), Serge Maggiani (John Proctor), Sarah Karbanikoff (Elisabeth Proctor), Philippe Demarle (Halle), Gérard Maillet (Parris)…

Infos & réservation

Théâtre de la Ville-Paris
Espace Pierre Cardin
Tél. : 01 42 74 22 77
http://www.theatredelaville-paris.com
ATTENTION: dernière, le 19 avril 2019

Lu / Vu par

Jean Ruhlmann
Publié le 15 avr . 2019

Recommandation

4,0ExcellentExcellent

• Arthur Miller (1915-2005) se lance dans le théâtre après de solides études à l’université du Michigan. Il se fait connaître du public au lendemain de la guerre, avec Death of a Salesman (Mort d’un commis voyageur, 1949) puis A View from the bridge (1953).

• C’est donc un dramaturge confirmé qui monte en 1953 Les sorcières de Salem, parabole de la menace maccarthyste, et acquiert une stature d’intellectuel engagé. Miller fut également auteur de romans et de nouvelles, participant aussi à la confection de scénarios, dont The Misfits (Les désaxés), où joua sa célèbre épouse, Marylin Monroe.

Thème

• À la fin du XVIIème siècle, une soixantaine d’années après le débarquement des pèlerins du Mayflower (1629), leurs descendants constatent d’étranges phénomènes dans la bourgade de Salem, située au Massachusetts : des jeunes filles, à commencer par celle du très puritain pasteur Parris, après des danses lascives en pleine forêt, présentent tous les signes d’une possession diabolique.

• Servante chassée par Elisabeth Proctor, Abigail est à l’origine de cette cérémonie destinée à envoûter cette dernière, et lance des accusations incohérentes, que ses compagnes se gardent bien de démentir. Les soupçons se portent alors sur une sage-femme, et n’ont bientôt plus de limite, jusqu’à toucher l’épouse du respectable John Proctor, qui paiera cher d’avoir commis l’adultère avec Abigail, et surpris sa femme lisant un ouvrage à la dérobée….

• En effet, l’affaire quitte vite la sphère locale, implique rapidement les autorités religieuses puis le gouverneur, et tout pousse à la tenue d’un procès “exemplaire“…

• Arthur Miller s’empare du thème foisonnant de la sorcellerie et des procès ayant effectivement eu lieu à Salem à la fin du XVIIe siècle (un millier d’arrestations, 19 pendaisons), pour s’en prendre frontalement à l’hystérie anticommuniste qui sévit aux États-Unis depuis la fin des années 1940, sur fond de Guerre froide. Ce mouvement culmine avec la campagne de dénonciation – le plus souvent mal informée, biaisée et infondée – entreprise par le sénateur républicain du Wisconsin, Joseph Mac Carthy, durant la première moitié des années 1950.

• De la même manière qu’à la fin du XVIIe siècle, l’accusation de sorcellerie (a priori fondée sur la religion) cache d'autres enjeux  - une rivalité entre anciennes et nouvelles fortunes pour la possession foncière, et entre ces dernières et les laissés pour compte – Arthur Miller souligne que les procès en sorcellerie de son temps sont menés par les franges les plus conservatrices du républicanisme contre leurs adversaires démocrates et les milieux progressistes en général (présents à Hollywood, dans les médias, les universités).

• La logique de la pièce conduit les spectateurs à questionner la différence entre les procès staliniens à grand spectacle interrompus par la guerre puis la mort du voïd en URSS et la logique inquisitoriale entreprise au nom de la lutte contre le communisme aux États-Unis au temps de la Guerre froide…

Points forts

• On pourrait croire la pièce et son propos datés, mais il n’en est rien. Sa force réside notamment dans sa capacité à aborder - par petites touches et sans insister lourdement - les enjeux cachés par l’accusation de sorcellerie : souci de contrôle d’une population par l’observance, problèmes liés à la religion dominante, rivalités de tous ordres sous-jacentes – « Sorcières pauvres et diables riches » (cf. Frank Browning et John Gerassi, Histoire criminelle des Etats-Unis, Fayard, 1980)... Il démonte également en parallèle le mécanisme de l’aveu au sein du couple, devant la communauté, puis les juges.

• Décors et mise en scène épousent bien le propos du dramaturge : des voiles séparant souvent le public de la scène forment comme un filtre entre réalité et allégation ; les éclairages accentuent ici la cruauté des situations, là le blafard de tel ou tel visage (Hales). La troupe du théâtre de la Ville fait honneur à cette pièce importante que sont Les Sorcières de Salem, qu’il s’agisse de la partition vigoureuse de Proctor par Maggiani, de la troublante Abigail interprétée par Él. Bouchez, ou de Philippe Demarle, qui campe un Hale vite dépassé par l’engrenage qu’il a contribué à créer.

• Cette représentation des Sorcières de Salem montre bien où réside vraiment la “sorcellerie“ lorsqu’il en est question : bien moins dans la dérisoire cérémonie menée par des jeunes filles un peu égarées que dans l’emballement et l’aveuglement d’une communauté, la soif de vengeance qui s’en empare, la quête obsessionnelle de coupables, l’agrégation des peurs et des rancoeurs, la logique délirante de la délation, celle commandant l’obtention de l’aveu, pour ne rien dire de la tenue des procès...

Points faibles

• Quelques petites imperfections peuvent être relevées, qui s’atténuent au fil du spectacle : ainsi Élodie Bouchez n’est-elle pas toujours compréhensible lors de sa première apparition, et le pasteur Harris reste sur un registre déclamatoire un peu uniforme et forcé, en tout début de pièce.

En deux mots ...

À l’ère de la diffusion virale des infox et autres fake news, l’avertissement de Miller, un demi-siècle plus tôt, est salutaire pour ceux qui seraient tentés par des mises en procès n’ayant de justice que le nom, et qui sont souvent les mêmes qui ignorent les multiples instrumentations faites au nom de la transcendance en général, et de la religion en particulier…

Un extrait

John Proctor (après les faux aveux qu’il prononce mais refuse de signer) :

« Je vous ai donné mon âme. Laissez moi mon nom. »

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