Le syndrome de Cassandre
Drôle et tragique, tendre et désespéré, magique et clownesque, vive Yann Frisch
Ecriture, interprétation et conception magie : Yann Frisch
Co-écriture et conception magie : Raphaël Lescop
Durée : 1h10
Co-écriture et conception magie : Raphaël Lescop
Durée : 1h10
Notre recommandation
5/5
Infos & réservation
Théâtre du Rond-Point
2 bis avenue Franklin Roosvelt
75008
Paris
01 44 95 98 21
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Thème
- Yann Frisch reprend Le Syndrome de Cassandre, spectacle créé il y a une dizaine d’années et devenu, avec le temps, une œuvre culte du théâtre magique contemporain. Entre clown noir, magie nouvelle et performance existentielle, Frisch compose un objet scénique difficile à classer, oscillant sans cesse entre le rire, le malaise et la poésie brute.
- Le titre convoque évidemment Cassandre, figure mythologique condamnée à prédire les catastrophes sans jamais être crue. Chez Yann Frisch, cette malédiction devient celle du clown : un être grotesque, marginal, qui tente désespérément d’alerter le monde tandis que le public continue de rire.
- Dès l’entrée en salle, le personnage est là, enfermé dans une sorte de cage mentale. Cheveux en bataille, nez noir, silhouette de vagabond lunaire : il mange des bananes, tourne en rond, apostrophe les spectateurs. On ne sait jamais vraiment s’il cherche à divertir ou à implorer. La frontière entre numéro et confession se brouille constamment.
- Le spectacle est évidemment impossible à raconter, explorant plusieurs thèmes entremêlés : la solitude, la manipulation, le besoin d’amour du clown, mais aussi notre propre cruauté de spectateurs. Car Frisch joue avec le public comme un illusionniste joue avec le regard : il attire, piège, déstabilise. Sous l’apparente fantaisie surgit une méditation assez sombre sur notre incapacité à entendre la souffrance derrière le masque comique.
Points forts
- Yann Frisch a une présence scénique sidérante et une virtuosité technique impressionnante, mais ce n’est jamais la démonstration qui domine. La magie surgit presque en contrebande, disséminée dans le récit, comme si les objets eux-mêmes perdaient pied avec le réel. Une tasse devient marionnette, un meuble semble respirer, le quotidien bascule imperceptiblement dans l’étrange.
- Autre force : l’écriture du malaise. Frisch maîtrise admirablement l’art du rire jaune. Le public rit souvent, puis se surprend à culpabiliser de rire. Ce basculement permanent crée une tension rare. On parle d’un « OTNI » — objet théâtral non identifié — et l’expression convient parfaitement à ce spectacle qui refuse les catégories.
- Visuellement enfin, Le Syndrome de Cassandre possède une vraie identité. Le décor fermé, presque carcéral, évoque autant le cirque que l’asile ou la chambre mentale d’un homme en train de sombrer.
- Cette esthétique du bricolage tragique rappelle parfois le cinéma muet de Buster Keaton ou certains univers beckettiens. Mais l’inspiration provient de multiples sources, comme par exemple Harpo Marx et son manteau dont il sort une multitude d’objets insolites. La part d’improvisation renvoie aux belles heures du standup et convoque encore d’autres qualités chez Yann Frisch. Et enfin, la chute est magistrale …
Quelques réserves
- Aucune.
Encore un mot...
- Dix ans après sa création, Le Syndrome de Cassandre demeure contemporain. Dans une époque saturée de premier degré, Yann Frisch ose un spectacle inconfortable, ambigu, parfois dérangeant. Son clown n’est pas là pour rassurer mais pour révéler quelque chose de notre propre violence collective : nous rions souvent précisément là où quelqu’un souffre.
- Rarement un spectacle de clown aura paru aussi mélancolique — et aussi humain.
Une phrase
- "à l'origine de ce projet, il y a des scènes ouvertes où je m'essayais à l'impro. Un jour, je suis arrivé avec toute la panoplie du clown, et je disais aux gens qu'il fallait absolument partir, car il y avait un incendie en coulisses. Evidemment les gens s'étaient marrés, et à la fin, quelqu'un était venu me voir en me disant à quel point on ne croit pas un clown ; ça m'a fait tilt. Je me suis dit : c'est vrai, s'il y avait un vrai problème, j'aurais enlevé mon nez. Si le clown reste le clown, il n'a même pas accès au doute et pour moi, c'est là que commence la tragédie".
Note d’intention
L'auteur
- Yann Frisch est né en 1990. Formé à la magie dès l’adolescence puis au clown et au théâtre physique, il devient l’une des figures majeures de la “magie nouvelle” en France. Il remporte en 2012 le titre de champion du monde de magie close-up grâce à son numéro devenu célèbre, Baltass, autour d’un simple gobelet et d’une balle rouge.
- Artiste associé à la compagnie L’Absente, il développe un univers singulier mêlant illusion, théâtre, burlesque et poésie noire. Parmi ses créations marquantes figurent Personne, Réflexions sur la croyance ou encore Les Sœurs Hilton. Au cinéma, il est également apparu dans plusieurs films récents, confirmant un goût prononcé pour les personnages décalés et les formes hybrides.
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