Ubu roi
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Thème
Poussé par une épouse aussi acariâtre et vindicative qu’il est vulgaire et limité, Le Père Ubu conspire contre le roi de Pologne, Venceslas, qui vient pourtant de le faire duc de Lituanie. Après avoir réussi le coup d'État avec l'aide de son complice le capitaine Bordure, Ubu coiffe la couronne.
Débute alors une tyrannie sanglante quoique grotesque : le nouveau roi fait exécuter les nobles, les magistrats et ceux qui l’ont aidé à perpétrer son forfait. Malgré les mises en garde de Mère Ubu, Ubu se laisse si bien aller à ses appétits les plus grossiers qu’il provoque la révolte du peuple.
Dans le même temps le prince Bougrelas, fils de Wencceslas, et qui a échappé au massacre, prépare sa vengeance.
Points forts
On ne peut que saluer l’humour noir et la troublante actualité de cette féroce et farcesque dénonciation des abus d’un pouvoir despotique et aveugle qui sert ses seuls intérêts et des appétits guerriers des nations.
La mise en scène, actualisée, loin de la Pologne démantelée de 1896, installe la situation dans un Bureau ovale connecté, où la couronne est remplacée par une casquette MAGA, et où l’on voit par la fenêtre défiler des tanks et des lance-missiles. Mais, fidèle aux références culturelles de l’auteur, elle emmène aussi les spectateurs au cœur d’une sombre forêt de conte, où surgit un spectre shakespearien vengeur. C’est donc par le décor, à la fois somptueux et traversé par des images de guerres très actuelles, que sont données à voir la crise de la démocratie et la violence du monde.
Les célèbres inventions langagières de Jarry, ses néologismes (« la merdre » ou « le voiturin à phynances ») dotent l'outrance et la démesure d’une inventivité à laquelle répondent les trouvailles remarquables de la mise en scène, grâce aux inclusions dans des images projetées en trois dimensions.
André Marcon campe un Ubu original, presque bonhomme, et à l’air inoffensif assez convaincant.
Quelques réserves
Mais au fond, la pièce a sans doute beaucoup vieilli : cette parodie potache des drames shakespeariens manque de vrai piquant et s’avère pesante et plutôt indigeste (la mère Ubu en réplique bouffonne de Lady Macbeth…), ce malgré la qualité de l’interprétation.
On a du mal à s’intéresser à ce qui se passe sur le plateau, même si la très spectaculaire mise en scène et le non moins spectaculaire décors tâchent de retenir l’attention du spectateur.
Le choix des deux trios vêtus de noir qui se bagarrent et s’agitent beaucoup est assez banal, convoquant, en un dessin "mal -animé " comme aurait dit Jean-Christophe Averty, les Rapetout de Disney ou les Dalton de Goscinny.
Encore un mot...
- Œuvre-phare de l’inventeur de la Pataphysique (matière inspirée par un modeste professeur de physique d'un lycée de Rennes), chahuté et moqué par ses élèves, le Père Ubu est inventé par Alfred Jarry. La pièce, devenue mythique, fut suivie par une série d’autres textes mettant en scène le père Ubu, et a fait entrer le mot « ubuesque » dans le langage courant.
Une phrase
« Quant à l'action, elle se passe en Pologne, c'est-à-dire nulle part. »
« Eh bien, capitaine, avez-vous bien dîné ?
Le capitaine Bordure : Fort bien, monsieur, sauf la merdre.
Eh ! La merdre n'était pas mauvaise. »Le Père Ubu [s’adressant au peuple] : « Ça ne m'amusait guère de vous donner de l'argent, mais vous savez, c'est la Mère Ubu qui a voulu. Au moins, promettez-moi de bien payer les impôts. »
Ubu :
- « Ceux qui seront condamnés à mort, je les passerai dans la trappe, ils tomberont dans les sous-sols du Pince-Porc et de la Chambre-à-Sous, où on les décervèlera. »
- « Avec ce système, j'aurai vite fait fortune, alors je tuerai tout le monde et je m'en irai. »
L'auteur
Elève brillant au lycée de Rennes mais échouant trois fois au concours d’entrée à l’Ecole normale supérieure, Alfred Jarry vient à Paris, fréquente le salon de Mallarmé, rencontre Gauguin, et contribue à des revues, donnant notamment au Mercure de France, Ubu roi, pièce en cinq actes. Elle est montée en 1896 dans ce même théâtre de Paris qui s’appelait alors théâtre-Nouveau.
A cette date, la Pologne indépendante n’existe plus depuis un siècle en tant que territoire politique. Dans la France corsetée de la IIIe République, le spectacle suscite évidemment un tel scandale que la pièce est arrêtée rapidement, provoquant la ruine financière de son auteur. • Mais, subversive, faisant exploser les conventions du théâtre bourgeois, annonciatrice du surréalisme et du théâtre de l’absurde, elle sut aussi passionner les représentants de l’avant-garde artistique et s’inscrire durablement dans le patrimoine culturel.
Jarry, lui, mena une vie décousue, d’ivrogne génial et délirant, défendant la portée littéraire du coup de feu qu’il tire un soir de 1905 sur le sculpteur Manolo, avant que les surréalistes n’en fassent une de leurs revendications. Il meurt à Paris d’une méningite tuberculeuse à 34 ans. Octave Mirbeau, Paul Valéry, Paul Léautaud, Jules Renard l’accompagnent au cimetière de Bagneux.
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