La double mort de Marc Bloch

A l'occasion de l'entrée de Marc Bloch au Panthéon, un livre bref et percutant sur le combat de cet historien, résistant assassiné
De
Alya Aglan
Flammarion Champs Histoire, inédit
Parution en mars 2026
120 pages
6.50€
Notre recommandation
4/5

Infos & réservation

Thème

Le 23 juin 2026, Marc Bloch (1889-1944) rejoindra au Panthéon, le cortège des résistants honorés par la Nation dont Jean Moulin. Ce livre d’une centaine de pages se veut donc à la fois un hommage et un rappel du parcours et surtout du combat de résistance mené par cet éminent historien médiéviste, fondateur, avec Lucien Febvre, en 1929, de la revue Les Annales. 

Alya Aglan démontre que Marc Bloch a connu 2 fois la mort : la première, une mort citoyenne, quand il a été privé de la nationalité française et de tous ses droits, dont celui d’enseigner, du fait qu'il était juif ; il est donc devenu, de par les lois antisémites de Vichy dès 1940, "étranger en France". Et la seconde fois, une mort physique, lorsqu’après avoir été arrêté à Lyon comme résistant « terroriste », subit la torture (« la baignoire »), interné à la prison de Montluc, il a été abattu, dans un chemin creux, le 16 juin 1944 avec 29 autres résistants à Saint-Didier-de-Formans. 

L’historienne estime que la résistance de Marc Bloch, elle aussi, a été double « une sorte de résistance au carré » : résistance contre l’occupant allemand et résistance contre l’Etat français de Vichy. Elle juge donc comme une réparation symbolique que l’Etat français, aujourd’hui, marque sa reconnaissance envers celui qu’il avait jadis « rayé de ses cadres, interdit d’exercer sa profession, publiquement banni, spolié, exclu de la direction de la revue qu’il avait fondée, condamné à une mort civique avant de l’abandonner, avec beaucoup d’autres, à la barbarie nazie secondée par des supplétifs français ». La toute fin de son livre détaille en effet la manière dont certains Français (elle les nomme, personnellement ou en groupes d’action) se sont fait les complices, les exécutants des basses œuvres de l’occupant, traquant d’autres Français pour le compte des nazis, ajoutant ainsi à la guerre contre l’envahisseur une véritable guerre civile où l’idéologie tient moins de place que la crapulerie et la vénalité…  

Points forts

Alya Aglan offre par cet opus un véritable travail d’historien : établir les faits, même les plus dérangeants, citer les sources, et expliquer clairement, sans jamais perdre le fil conducteur de son sujet, la trajectoire d’un homme dont le courage et la droiture ne peuvent être que salués.  En resserrant ainsi le focus sur Marc Bloch entre 1941 et 1944, elle épargne au lecteur de s’égarer dans la complexité des faits de résistance mais au contraire lui permet de se repérer sur les données essentielles. 

On ne lit pas sans émotion le sort de ces nombreux Français arrêtés (Alya Aglan rappelle qu’au moins 635 prisonniers de Montluc ont été massacrés). Marc Bloch, Français de confession juive, s’il n’a pas été déporté (sans doute à cause de la proximité de date de l’opération Overlord), a subi plusieurs séances de torture, évitant autant qu’il le pouvait de donner des noms (il ne nommait que ceux dont il savait pertinemment qu’ils étaient à Londres), avant d’être sorti de sa geôle « appelé sans bagages » et abattu sommairement. 

 Le format poche de ce livre et son prix abordable invite à conseiller à tout un chacun de se le procurer, et l’on pense en particulier aux jeunes générations qui y apprendront en détails jusqu’où les lois iniques du gouvernement de Vichy et le zèle des « collaborateurs » (que Alya Aglan désigne sous le terme de « truands-ultras de la collaboration ») ont pu faire tant de victimes. 

Quelques réserves

Nous n’en émettrons aucune ayant pris un grand intérêt à suivre le déroulement des paragraphes et apprécié la qualité du texte à la fois concis et précis. 

Encore un mot...

En 2018, le théâtre de Nesle, à Paris, avait monté sur scène L’Etrange défaite de Marc Bloch, spectacle auquel notre Comité éditorial avait délégué Hélène Renard pour y assister. Elle en a rendu compte dans sa chronique. Rappelons que le manuscrit de ce texte avait heureusement échappé aux Allemands et à Vichy. Il fut publié en 1946. Le spectacle avait été créé au Musée Jean Moulin à Paris en 2001, il avait été rejoué tous les ans jusqu'en 2009 dans de nombreux lycées et universités, avant d'être invité sur les planches de divers théâtres tant à Paris qu'en province. Quand le théâtre fait œuvre de mémoire…

Une phrase

  • « Il est nécessaire d’interroger la spécificité invisible du résistant Marc Bloch au Panthéon, moment fort de réintégration dans la patrie de celui qui en a été expulsé par l’Etat français. Le geste -républicain- est inédit. » P. 15 

  • « Aux historiens d’aujourd’hui s’impose la nécessité, à l’occasion de cette panthéonisation, de faire coïncider connaissance et reconnaissance afin de donner à comprendre la spirale qui conduit au tragique d’un tel sort où la mort civique se double d’une mort violente et cruelle. » P. 17 

  • «  Puisque la débâcle s’interprète comme une agonie intellectuelle, la résistance de Marc Bloch s’installe dans une réflexion qui, non seulement analyse à chaud les origines du désastre mais élabore, dans le même geste, un futur à réinventer. Au fond, il ne cesse jamais d’être historien… » (la réflexion de Marc Bloch le mènera à rédiger  en 1940 son ouvrage majeur l'Étrange défaite) P. 65  

L'auteur

Alya Aglan, née en Egypte en 1963, est professeur à l'Université Paris 1 Panthéon Sorbonne Histoire contemporaine, guerre politique et sociétés XIXè-XXIè siècles. Ses ouvrages et ses travaux en font l'une des spécialistes de l'histoire des résistances en Europe durant la Seconde Guerre mondiale. Elle a été choisie comme personnalité qualifiée, désignée par le ministère des Armées, de la Mission du 80ème anniversaire des débarquements, de la Libération de la France et de la Victoire (2024-2025). Parmi ses publications récentes : 

  • Alya Aglan, La France à l’envers. La guerre de Vichy 1940-1945, Paris, Gallimard, 2020.

  • Alya Aglan, Yann Richard, Pierre Vermeren (dir.), La guerre de près et de loin XX-XXI siècles, éditions de La Sorbonne, 2023.

  • Collectif, La Seconde Guerre mondiale et le monde arabe, Maisonneuve & Larose, vol. 1, 2022, vol.2, 2024.

  • Alya Aglan, Le rire ou la vie. Anthologie de l'humour résistant 1940-1945, Paris, Gallimard, Folio inédit, 2023.

Alya Aglan est par ailleurs chroniqueuse régulière pour le théâtre sur Culture Tops. 

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