Transformer le sang en or. Comment Wall Street a fait du cancer un business

Une enquête approfondie sur une révolution médicale et un jackpot financier
De
Nathan Vardi
Les Arènes
Traduit de l'américain par Pierre Kaldy
Parution en février 2026 pour l'édition Française
313 pages
23, 5 €
Notre recommandation
4/5

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Thème

Tout part de la conjonction d'une tragédie et d'une espérance. Un chef d'entreprise américain perd son fils d'une tumeur au cerveau, un chercheur met en valeur un mécanisme qui permet de bloquer l'expression d'une enzyme nécessaire au développement des cellules immunitaires du corps humain.  Alors qu'il ne connaît rien aux sciences médicales, "Bob" Duggan va décider de reprendre une entreprise de biotechnologie, une "biotech", pour concevoir, en Californie, de nouvelles thérapies utilisant cette "voie de signalisation" afin de bloquer le développement des cellules cancéreuses dans une forme de cancer du sang, la Leucémie Lymphoïde Chronique et certains lymphomes.

Transformer le sang en or raconte l’histoire vraie de la biotech américaine Pharmacyclics qu'il choisit de développer à coups d'investissements de plus en plus colossaux, pour couvrir les charges financières inhérentes aux essais cliniques nécessaires à la validation d'un nouveau médicament. Spécialiste des milieux financiers comme dans des milieux universitaires, le journaliste Nathan Vardi suit les chercheurs, investisseurs et financiers de Wall Street qui vont miser des fortunes sur cette molécule expérimentale. Audace et dureté du management, concurrences financières, succès et déceptions, cet inhibiteur de la Tyrosine kinase de Burton (dit BTK) va conduire à des recherches parallèles, à la création d'une start-up concurrente, Acerta, pour être toutes deux rachetées par de grands groupe pharmaceutiques et devenir des "blockbuster", c'est-à-dire des médicaments générateurs de milliards de recettes.

Transformer le sang en or est le récit d'un basculement dans la recherche contre le cancer, qui mêle innovation thérapeutique et spéculation financière, conflits de pouvoir et enjeux éthiques. Ce récit, qui se lit comme un roman, raconte une histoire vraie qui s'est déroulée au cours des années 2010 à 2020.

Points forts

Le principal attrait de ce récit, est qu'il est le fruit d'une enquête sur la véritable aventure du développement d'un médicament anticancéreux, l'Imbruvica de Pharmacyclics et le Calquence d'Acerta, et des investisseurs qui ont financé son développement, Robert Duggan pour l'un, Wayne Rothbaum pour l'autre. Nathan Vardi s’appuie sur des archives financières, témoignages et interviews des très nombreux acteurs de cette aventure hors norme, tant par son ambition - remplacer les chimiothérapies par des traitements beaucoup plus précisément ciblés et moins "destructeurs", et celle de l'ingénierie financière qui a permis  de financer ces travaux jusqu'à la production de nouveaux médicaments. 

Si le risque d'entreprendre et d'échouer était très important, les profits, au bout du compte, furent colossaux, et sans commune mesure à l'époque pour le développement de nouvelles thérapies dans le cancer. L'enquête, vraiment passionnante, montre la détermination du management et du pouvoir des investisseurs, l'extraordinaire souplesse et la diversité des instruments  financiers dédiés, aux Etats Unis, au financement de l'innovation. Elle témoigne aussi de la solidité des équipes d'investigation clinique, les tâtonnements et les espoirs de réussite, les acteurs nationaux (américains) et européens, les bénéficiaires et les laissés pour compte lors des rachats de ces startups par les grands groupes pharmaceutiques à l'issue des négociations. 

Quelques réserves

L'enquête pourrait paraître réservée à un lectorat expert et averti. Ce n'est pas tout à fait exact. Elle est très accessible, accompagnée d'un glossaire, de nombreuses références et d'un index des principaux noms, concepts, organismes cités. Certes, ils sont nombreux, et il faut suivre ! Contrairement à certaines critiques, je ne l'ai pas perçue comme une enquête implacable sur le business du cancer, comme le titre pourrait le faire croire.

Encore un mot...

Devant un sujet qui pourrait paraître très "expert" et très "pointu", il serait juste de dire que Transformer le sang en or se lit comme un thriller économique et scientifique. Il témoigne d'une époque, encore très récente, où la lutte contre le cancer a véritablement basculé dans la recherche de thérapies "ciblées", utilisant les mécanismes cellulaires mis en lumière par les recherches sur le génome humain et les voies d'expression des cellules normales et pathologiques. Comme les deux faces d'une médaille, et avec une écriture très "alerte", il présente de fortes personnalités, décrites dans leur quotidien, chercheurs/investigateurs cliniciens d'une coté, entrepreneurs de l'autre, comme Robert Duggan et le financier Wayne Rothbaum (qui ont accepté de rencontrer Nathan Vardi).

Leurs méthodes plus que musclées, ont finalement été plus qu'utiles à la mise au point de médicaments - méthodes condamnées hier, qui sauvent des vies aujourd'hui. Le marketing  accrocheur de l'ouvrage pourrait laisser croire que le soutien à ces nouvelles approches thérapeutiques était une "pompe à fric". C'est oublier à la fois les risques pris par les entrepreneurs (beaucoup de ces tentatives échouent), le coût de développement de nouveaux médicaments (souvent plus d'un milliard de dollars) et les milliers de vies sauvées grâce à cette conjugaison de l'intelligence scientifique, médicale et financière.

Une phrase

  • "Dans son hôpital, John Byrd avait une manière élégante d'expliquer aux patients comment le médicament pouvait agir sur eux. Alors qu'ils se tenaient assis dans le box de consultation, il se dirigeait vers le bouton d'éclairage et éteignait la lumière. Son doigt, disait-il, était comme l'inhibiteur de la tyrosine kinase. Quand la lumière était rallumée, le cancer se développait. Quand il éteignait, le cancer s'arrêtait. Puis Byrd mettait un morceau de scotch sur l'interrupteur pour le maintenir fermé. Le scotch était comme un inhibiteur irréversible, disait-il. Voilà comment le médicament expérimental agissait. Ensuite, Byrd précisait que la chimiothérapie pouvait elle aussi éteindre la lumière, mais que cela revenait à se servir d'un marteau plutôt que de ruban adhésif. Beaucoup de ces patients avaient déjà fait l'expérience du marteau et étaient bien contents d'essayer le scotch." P. 114

  • "Le mythe de la start-up démarrant dans un garage de la Silicon Valley, lancé par Hewlett-Packard, a imprégné la culture des nouvelles technologies. Apple, Google et d'autres ont suivi dans le même état d'esprit. Mais l'évolution d'une société de biotechnologie, même dans la Silicon Valley, ne correspond pas à ce schéma. Elle implique des équipements sophistiqués, des aspects réglementaires complexes et des financements importants. Pourtant, le garage de la maison de Raquel Izumi à San Carlos fut converti en laboratoire de chimie." P. 176

  • "Tous les médecins qui avaient participé aux essais cliniques du médicament, et cela jusqu'en Italie, blaguèrent avec amertume sur les richesses que leur labeur avait générées pour d'autres. Ils ne s'étaient jamais attendus à participer à un quelconque succès financier de l'Imbruvica. Ils avaient été de la partie seulement pour leurs patients et par passion pour la médecine. Mais, honnêtement, ils n'avaient jamais imaginé qu'un médicament qu'ils avaient contribué à lancer puisse valoir 42 milliards de dollars. Pour ceux qui avaient été oubliés, les récompenses semblaient mal réparties." P. 246

  • "Beaucoup de financiers, de scientifiques, de chimistes et de médecins qui avaient contribué au développement de l'Imbruvica et du Calquence orientèrent leurs efforts vers la recherche de nouveaux médicaments. Une partie de l'héritage de Pharmacyclics et Acerta allait se traduire par la création de nouvelles sociétés de biotechnologie ciblant une large gamme de maladies. Mais elles allaient affronter un environnement bien plus difficile, du moins sur les marchés financiers. Les ventes de Pharmacyclics et d'Acerta représentèrent un point culminant dans la grande décennie des biotechnologies des années 2010. […] En 2021, les investisseurs avaient perdu leur appétit pour le risque associé aux actions des biotechs et elles chutèrent lourdement." P. 306

L'auteur

Nathan Vardi est canado-américain, journaliste économique reconnu pour sa couverture approfondie de la finance mondiale, des marchés d’investissement, des fonds spéculatifs et des grandes fortunes technologiques ou pharmaceutiques. Il occupe depuis 2021 le poste de rédacteur exécutif, News & Enterprise, chez MarketWatch (une filiale du groupe Dow Jones). Il a contribué longuement à Forbes ou il supervisait notamment la couverture de Wall Street, à des enquêtes majeures sur des sujets tels que  la crise financière de 2008, la fortune de Yasser Arafat et le financement du terrorisme.  

For Blood and MoneyTransformer le sang en or  a été publié en 2023 en anglais aux Etats Unis, en français et pour la première fois en février 2026.

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