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1940-2020 DE GUERRES EN CRISES. Un parcours français

Mémoires et témoignages d’un grand journaliste de bonne famille : une leçon de vie !
De Emmanuel de La Taille
Editions Hugues de Chivré - 250 pages – 17,50 €

Lu / Vu par

Rodolphe de Saint Hilaire
Publié le 26 avr . 2021

Recommandation

3,0ExcellentExcellent

Thème

Ce grand journaliste des années 70 qui a fait les belles heures de la télévision dans ses talk-shows économiques iconiques, déroule son journal au fil du temps, tout au long de ces 80 dernières années. De faits d’armes en faits divers, de raison d’état en états d’âme, Emmanuel de La Taille réfléchit parallèlement sur ce que doit être ce beau métier de journaliste. Chroniqueur de cape et d’épée tant il manie avec aisance le stylo tel un fleuret moucheté et la caméra à l’épaule, Emmanuel de La Taille brille toujours par sa clarté et son érudition. Il restitue à grands traits et commente les faits saillants qui ont jalonné l’histoire de la France depuis la Libération jusqu’aux Gilets jaunes et l’irruption de la Covid, dernières guerre en date, laissant de côté, une fois n’est pas coutume, les considérations économiques.                                                                                                                                                                

Dans ce « Parcours français », sorte de mémoires de « guerres » comme le titre le suggère un peu exagérément, et qui est aussi un essai de morale du 5èmepouvoir (celui de la presse),  Emmanuel de la Taille se livre. « De progrès en revers, je passerai ma vie à commenter les révolutions qui vont nous faire entrer dans les temps de grandes espérances mais aussi de grandes violences » écrit ce témoin éclairé en se penchant sur son passé. Après son « initiation »  algérienne dès 1960 (30 mois de service militaire en tant qu’officier puis chargé de l’information au cabinet de Paul Delouvrier,  à la toute fin de l’Algérie française),  il raconte ses vrais débuts professionnels à l’AFP. Il est le 1er correspondant européen à Bruxelles, et accompagne sur les fond baptismaux une Europe encore en gestation, avec un  premier Flash retentissant : «Non de de Gaulle aux Anglais», sacré clin d’œil de l’histoire. Bruxelles et la télévision vont lui servir très vite de rampe de lancement : « Un feuilleton historique de longue durée, en 2 mn sur l’Europe, de Gaulle, l’Amérique et l’Allemagne, je vais être lancé pour la vie à la télévision. » On a dit à l’époque que La Taille avait inventé l’interview-zapping : jamais plus d’une minute !

Cet honnête homme, élégant et perfectionniste, raconte ainsi sa vie de pionnier du haut des barricades de 1968 ou vu depuis les studios de la Une (l’actuel TFI) mais surtout dans les Facs surchauffées, au coude à coude avec Daniel Cohn-Bendit ou plutôt en face à face,  jusqu’à sa glorieuse période américaine. Il y remplaça haut la main pendant 4 ans le fameux Jacques Sallebert. Exil doré provoqué par un je t’aime moi non plus avec de Gaulle. Plus tard, il y aura la période brillante du Press-Club de France qu’il fonda avec Bertrand de la Villardière. Il côtoya les plus grands (dont le plus Grand !) et anima des émissions mythiques avec son compère François de Closets tels l’Enjeu puis le Club de l’Enjeu. La Taille évoque souvent cette aventure de vulgarisation économique dont la mémoire perdure. On retrouve dans le livre ces moments forts des Trente Glorieuses avec un certain bonheur mais aussi avec un brin de nostalgie. Mais quand on parle d’Emmanuel, Dieu n’est jamais très loin, la promesse du Ciel sous-tend ce «parcours français» qui est aussi et surtout une leçon de vie, un chemin d’accès au bonheur. L’auteur qui fonda KTO et dirigea Radio Notre Dame, évoque au passage son admiration pour Benoit XVI, « l’un des plus grands philosophes du christianisme.»

Points forts

  • Un recueil de souvenirs professionnels très agréable à lire, bien construit, fluide. Emmanuel de La Taille le dit lui-même et le prouve, ses mémoires journalistiques fleurent bon la littérature : « Donner de l’intérêt en racontant toute l’actualité comme une histoire. Je pense les situations comme un roman, film et histoires."
  • Sur le fond, l’auteur restitue sans emphase et avec justesse l’ambiance qui prévalait alors dans les salles de rédactions ou dans les cercles politiques aux heures les plus chaudes de la République.
  • Une approche didactique, pédagogique de la « petite » histoire de la politique durant cette période de Guerres en Crises 1940-2020. L’auteur propose pour grossir le trait un système de présentation typographique de ses réflexions  et idées forces avec de multiples têtes de chapitre en rafales, en caractères gras, à l’intérieur de chapitres thématiques - le rôle des lettres - la vie intérieure - le moulin à pensées…comme autant de mini fiches de lecture.
  • Rarement vu ailleurs et terriblement efficace, un chapitre qui peut aider nombre d’entre nous, le XXIV: « la prison des tourments intérieurs » ou comment fuir le ressentiment et l’insatisfaction de soi. La crise intérieure est peut-être la pire de toutes. »
  • Une très belle morale : «Omnes transeunt. Ultima necat». Toutes les heures passent, la dernière tue ! (page 245), autrement dit : « n’attends pas que tes aimés aient disparu pour leur dire que tu les aimes.» Emmanuel de la Taille, père meurtri, sait de quoi il parle. Quelques lignes plus bas, l’auteur complète cette morale de vie par un message d’espérance émouvant : « Au ciel tout sera aussi beau que chez nous à la maison » (testament spirituel de sa sainteté Benoit XVI).

Points faibles

  • Le revers de la (brillante) médaille : l’usage répété, obsessionnel, de ces maximes et pensées en caractères gras et en tête de paragraphe finit par étourdir et lasser. Ou alors, pis : ces apophtegmes et aphorismes nourris de réflexions personnelles si profondes, sont tellement frappées au coin du bon sens et parfois si lumineuses que sous le choc on oublie presque de lire le (court) développement qui s’ensuit. On passe vite à la maxime suivante, comme étourdi.                                                
  • Un regret : la minuscule place occupée par les crises de la crise, disons depuis les années Giscard, par rapport à la place monumentale, immense, prise par ce que l’on a appelé les « événements » (d’Algérie) et les 10 ans de pouvoir du général de Gaulle. Ce parcours est le livre d’une génération, à classer dans le rayon Histoire, sinon dans les Archives. A ce titre, La Taille, s’il n’est plus un analyste du monde contemporain, restera peut être un grand témoin des Glorieuses et s’inscrit dans l’histoire  de la fondation de la télévision. 
  •  Et encore : les crises les plus fortes ou d’autres plus contemporaines à peine mentionnées auraient sans doute mérité de plus amples commentaires : drame au sein de l’Eglise, violences sexuelles, génocides, Daech, crise des subprimes, Bataclan, pandémie... Il est vrai qu’ici on est plutôt dans le vécu et le témoignage. Et que le livre a été publié au moment de  la décélération de la première vague de la Covid, en juin 2020. A ce moment- là, on pouvait encore espérer s’en sortir sans trop de bobos !

En deux mots ...

Une grande leçon de journalisme, un regard plein de bienveillance  sur les hommes et les événements qui ont marqué la deuxième partie du 20è siècle, un témoignage écrit avec talent  par une ex-icône cathodique, un honnête homme inoxydable. E. de La Taille c’est « votre ami de la Télé » afficha un jour France soir, en quête de lecteurs, partout en France. En conclusion du livre : les trois mots de l’auteur, « la vie est belle ».

Un extrait

«Dans nos tourments intérieurs, le pire poison c’est le ressentiment. La rumination des reproches. Du reproche à la rancune et de la rancune à la haine. L’insupportabilité de l’autre. En vouloir à l’autre. Avoir une dent contre lui. Qu’il soit refoulé dans une rage impuissante est une frustration permanente ou qu’il explose en scènes, ruptures et violence aussi destructrices pour les autres que pour soi, le ressentiment est le pire des poisons.

L’insatisfaction de soi, le grand tourment de l’humain, le mal être, le tracassin dans l’âme, l’aiguille dans le cœur, le point de côté ou le caillou dans le soulier.

Un mot est souvent un mot de trop. Ne rien dire qui puisse être mal pris sans avoir vérifié comment cela serait reçu. Le malentendu peut créer des malédictions. »

L'auteur

A 40 ans, le François Lenglet des Trente Glorieuses ? A 90 ans,  La Rochefoucauld des temps modernes ? Les deux en même temps. Emmanuel de La Taille, émule de Jean Boissonnat, compagnon de route de Coup de Fréjac et de Thierry de Scitivaux et proche collaborateur de Jean Louis Guillaud, président de TF1,  a marqué toute une génération post soixante huitarde, férue d’économie et ouverte sur le monde.

Sa carrière de journaliste économique se confond avec l’explosion du media télévision et le goût nouveau pour la matière économique qu’il a su mettre à la portée de tous. Comme l’a dit le Général de Gaulle : «La Taille au moins, il sait de quoi il parle et tout le monde comprend ce qu’il dit ». Très à l’aise à l’international, ses longs séjours à Bruxelles et aux Etats Unis ont démontré son ouverture d’esprit et sa pugnacité. Signe particulier : humanisme.

Parcours : Agence France Presse AFP (une des trois grandes agence mondiales avec Reuters), ORTF, TF1, 1978-1988 avec l’Enjeu, puis de 1988 à 1994 avec le Club de l’Enjeu, enfin TV5 Monde et Omega.TV. Fidèle à sa fratrie et à son éducation, il écrivit « Esprit de famille et liberté de mouvement», (2012), « La vie éternelle : petit journal de l’opération résurrection » (prix Forêt des livres). Ce « Parcours français » a été publié en Aout 2020.  Emmanuel de la Taille s’est longtemps consacré aux œuvres humanitaires et au bénévolat (Enfants handicapés, Iris Initiative avec EDF). Encore aujourd’hui.

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