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Apeirogon

Prix du Meilleur Livre Etranger 2020. Le conflit israélo-palestinien. Devenus frères d’épreuve, Bassam, palestinien, et Rami, israélien, décident de relever la tête et de se battre - mais plus pour s’entretuer.
De Colum McCann
Traducteur : Clément Baude Editions Belfond, paru le 20 Août 2020 - 512pages - 23€

Lu / Vu par

Véronique Roland
Publié le 25 jan . 2021

Recommandation

4,0En prioritéEn priorité

Thème

Mi fiction, mi non-fiction, Apeirogon raconte la rencontre logiquement impossible des trajectoires parallèles de Bassam et Rami. Bassam est palestinien, son existence est celle d’un dépossédé, d’un humilié, militant dès le plus jeune âge. Rami est israélien, juif et fils d’un rescapé de la Shoah, ancien soldat. Ils n’ont qu’un point commun : avoir perdu une petite fille à dix ans d’intervalle. Un attentat a pulvérisé Smadar, 13 ans, la fille de Rami ; une balle israélienne et les lenteurs des checkpoints sur la route de l’hôpital ont causé la mort d’Abir, 10 ans, la fille de Bassam. Deux tragédies absolues qui devraient jeter de l’acide sur la haine. Au lieu de quoi, le choc du deuil, l’absurdité des faits, provoquent un tremblement de terre intérieur chez Bassam et Rami. Ils font connaissance à un cercle de parents israéliens et palestiniens endeuillés unis dans le chagrin. Devenus frères d’épreuve, Bassam et Rami décident de relever la tête et de se battre - mais plus pour s’entretuer : grâce à la parole, en racontant leur histoire, et pour la paix.

Points forts

La construction très originale de l’ouvrage le distingue de toute la production littéraire de la rentrée. McCann découpe sa matière en 1001 sections - fragments ou chapitres, fermés ou ouverts. L’ensemble se développe par touches, par éclats. Au centre, une section 500 qui est à la fois l’apex et le point de bascule de l’ensemble : la transcription des souvenirs de Bassam et Rami. En architecturant cet “apeirogon”, c’est-à-dire un objet à multiples facettes, un kaléidoscope, McCann donne sa réponse narrative et formelle à la question : « Qu’est-ce que le conflit israélo-palestinien ? ».

En dépit de cette forme fragmentée peu classique, la lecture est facile et passionnante. Chaque fragment est un coup au cœur. Le voile se lève, lambeau après lambeau, sur les mille violences de la vie quotidienne en Cisjordanie, qui mènent inévitablement au pire : la mort de deux petites filles. Notre empathie, parfois notre révolte, s’enrichissent de chaque nouvel éclat. Sans pathos, juste en transcrivant dans l’écriture la complexité du chaos, McCann nous rend familier le chemin et le calvaire des familles dans la vérité crue d’un conflit qui n’en finit plus et des deuils qui se multiplient.

Le sujet du livre est volcanique. Un conflit embourbé dans le temps, dont les populations locales ne voient pas l’issue, et enraciné dans une terre que chacun revendique. La prégnance de la violence, les moyens déployés pour l’empêcher, humiliants selon les uns, incontournables selon les autres. Les complications innombrables du quotidien pour les Palestiniens et la vie frénétique des Israéliens éduqués à l’urgence et au danger. McCann s’efforce de ne pas prendre parti. Pour lui, les coupables, les criminels sont les gouvernements qui dressent juifs et Palestiniens les uns contre les autres. A travers l’exemple de Bassam et Rami, il appelle à dire la paix et à la faire afin qu’il ne soit plus nécessaire, pour se parler, d’attendre l’insupportable – la mort accidentelle et stupide d’un enfant.

Points faibles

Certains lecteurs trouveront artificielle l’architecture du roman et préfèreront des narrations plus classiques. Ils s’interrogeront aussi sur la pertinence des digressions, poétiques ou réalistes, qui émaillent le récit (les oiseaux, le dernier repas de Mitterrand…).

On ne peut pas gommer l’aspect politique de l’ouvrage. Il fera donc polémique pour les lecteurs engagés.

L’idée que la responsabilité de la situation revient entièrement au « système » paraît un raccourci assez naïf, et assez illusoire la perspective d’un pacte entre hommes de bonne volonté s’en allant main dans la main chanter leur credo pacifique. Mais chacun jugera.

En deux mots ...

 Sous son titre sec, énigmatique, et sa couverture noire, Apeirogon est un livre profondément humain qui laisse une trace, allume un espoir, et donne envie de pousser plus loin la connaissance du conflit israélo-palestinien dans sa dimension politique mais surtout quotidienne, sa dimension intérieure. En pénétrant dans la tête, le cœur, la maison, bref dans la vie de Bassam et Rami, on touche à une vérité à laquelle aucun reportage, aucun essai ne donnent accès. À lire absolument.

Un extrait

« On ne guérit jamais. Ne laissez personne dire que vous guérissez un jour complètement - ce sont les vivants qui doivent enterrer les morts. J’en paie le prix, parfois je désespère, mais que faire d’autre, au bout du compte, qu’espérer ? Qu’allons-nous faire d’autre ? Partir, nous suicider, nous entretuer ? C’est déjà arrivé, ça n’a pas été très concluant. Je sais que ça ne s’arrêtera pas tant que nous ne discuterons pas ensemble (…). Me retrouver avec d’autres gens m’a sauvé la vie. On ne peut pas imaginer le mal qu’on fait en ne nous écoutant pas les uns les autres, et à tous les niveaux, j’entends. »

L'auteur

Né à Dublin en 1965, Colum McCann vit à New York. Il est l’auteur de six romans et de nouvelles, tous publiés chez Belfond, souvent primés tant en Irlande qu’en France où son ouvrage Et que le vaste monde poursuive sa course folle (2009) a reçu le prix littéraire du Festival du cinéma américain de Deauville, et a été élu Meilleur livre de l’année par le magazine Lire. Apeirogon a été nommé Meilleur livre étranger 2020.

Le clin d'œil d'un libraire

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Texte et interview réalisés par Rodolphe de Saint-Hilaire pour la rédaction de Culture-Tops.

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