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Le rendez-vous de Venise

Amour, peinture, Venise… tant de beauté servie par une écriture perlée !
De Philippe Beaussant, de l'Académie française
Fayard, en Livre de Poche n° 30359? 198 PAGES

Lu / Vu par

Hélène Renard
Publié le 07 mai . 2020

Recommandation

4,0ExcellentExcellent

Thème

Deux hommes, l'oncle Charles et son neveu Pierre, éminents experts en art. Et deux femmes, la mère, Judith et sa fille, Sarah, sensibles, elles aussi, à la beauté des lieux et des oeuvres d'art. Ces quatre là vont croiser leurs destins. Pierre  découvre après la mort de Charles, un surprenant carnet de notes non pas sur l'art mais sur une rencontre amoureuse éblouissante que cet homme si sérieux, si rangé, si âgé, a vécu à Venise avec Judith. Comme quoi, on ne connait jamais les personnes que l'on croit connaître et que l'on côtoie des années durant. C'est l'un des thèmes de ce roman. Autre thème : le sens de la vie : "Qu'ai-je fait de ma vie ?" se demande Pierre. Une vie de travail passionnée, certes, mais si l'amour de la beauté le quittait, s'il ne s'intéressait plus ni à la peinture ni à l'art, que lui resterait-il ? Et thème majeur : l'art et sa beauté que l'on peut aimer de passion comme on aime une femme.

Points forts

- Beaussant a une capacité inégalée d'établir des rapprochements entre les chefs d'oeuvre de la musique et ceux de la peinture, sans jamais être pédant. L'historien d'art érudit - personnage central de son roman-  est sans doute l'une des facettes de ce qu'il était lui-même, l'autre étant celle du grand spécialiste de la musique baroque.  Ce qui permet de s'interroger : si ce roman avait été rédigé à la première personne, aurait-il pu être une biographie de l'auteur ?  

- On se laisse embarquer avec bonheur non seulement dans les ruelles et les canaux de  Venise, mais aussi à Rome, Florence, Bruges, Bruxelles, Munich, Amsterdam, Paris... Dans toutes les villes dont les musées offrent des chefs d'oeuvres. Ici, l'accent est plutôt mis sur les peintures, particulièrement du Quattrocento et du XVIIe, mais, en touches légères, sans nous assommer d'un cours d'histoire de l'art. En quelques phrases simples, l'auteur éveille notre attention (un exemple ? son interrogation sur le fameux Tricheur de La Tour).  

- La perfection du style de Philippe Beaussant, comme une dentelle de mots : ciselé, translucide, léger et précis. Comme le soulignait Jean-Jacques Brochier dans Le Magazine littéraire au moment de la sortie du livre : Comme d'habitude, ce qu'il écrit est parfait. Et la perfection sans ennui, c'est un tour de force.  

- La reproduction sur la couverture de la version Livre de Poche du tableau Petite fille à l'oiseau mort (Ecole flamande à Bruxelles) est bienvenue car elle nous permet d'apprécier plus encore les pages où Judith et Pierre  se remémorent la manière dont Charles, devant ce chef d'œuvre, imaginait la future vie de cette enfant au coeur glacé pour toujours (p. 118 à 127). 

- Une "méditation" magnifique sur la vieillesse : celle de l'oncle Charles,  enchaîné à son fauteuil en fin de vie, perclus de douleurs, une couverture sur les jambes, mais l'esprit, la pensée, l'intelligence, toujours en éveil. 

Points faibles

Comment ressortir ébloui d'une lecture  (et de sa relecture) en lui trouvant des défauts ou des manques  ?  

En deux mots ...

Prévoyez quelques  heures devant vous, car dès la première ligne, vous savez que vous ne le lâcherez plus avant d'avoir lu la dernière... 

Permettez-moi un aveu : j'avais gardé un souvenir ébloui d'un autre roman de Beaussant  Stradella  (musicien baroque de génie dont la vie est mal connue). En le relisant, j'y ai pris un peu moins de plaisir qu'à ce Rendez-vous de Venise, c'est pourquoi j'ai choisi ce dernier pour notre rubrique "Plaisir de relire".  

Un extrait

" Quand on aime, on entre dans l'éternité. Je ne savais pas cela, vieil homme dur que j'étais jusqu'alors. Je croyais qu'il n'y avait que dans les tableaux des grands peintres que les amoureux pouvaient se regarder éternellement, sans que jamais la nuit tombe, sans que jamais s'avance la vieillesse, sans que jamais la lassitude, la fatigue, l'ennui, paraissent. Je venais de découvrir que l'immobilité des amants éternels (La fiancée juive, ô Judith, telle que Rembrandt nous l'a léguée pour toujours) pouvait laisser place aux regards, aux sourires qui passent, aux coups d'oeil d'une demi-seconde". 

"-  Vous rendez-vous compte, Pierre, de ce qu'était Florence cette année-là ? ... Botticelli avait vingt-cinq ans. Ghirlandaio en avait vingt. Filippino Lippi en avait dix-neuf. Léonard de Vinci, dix-huit : et leur maître à tous, Laurent de Médicis, en avait vingt aussi. Quelle jeunesse ! Le monde était tout jeune, Pierre. Ou plutôt, je crois qu'à Florence, il s'était mis à rajeunir."

L'auteur

Philippe Beaussant (1930-2016) est d'abord réputé pour avoir créé, avec Vincent Berthier de Lioncourt, le Centre de musique baroque de Versailles (CMBV)  dont la particularité est de rassembler,  à l’Hôtel des Menus-Plaisirs, l’ensemble des métiers nécessaires à redécouvrir et valoriser le patrimoine musical français des XVIIe et XVIIIe siècles. Toutes les formations et orchestres en musique ancienne ont fait appel à ses connaissances, en France comme à l'étranger. Il fut élu à l'Académie française en 2007. On pourrait diviser son oeuvre littéraire en trois genres : les ouvrages consacrés à la musique (Lully, Couperin, l'opéra à Versailles, Rameau, Monteverdi, etc...), quelques ouvrages sur la peinture (Titien, La Tour)  et plusieurs romans parmi lesquels Héloïse (Grand Prix du roman de l'Académie française, paru en 1993) et  Le Roi-Soleil se lève aussi (également Grand Prix du roman de l'Académie française, paru en 2000) ainsi qu'une biographie consacrée à l'étonnante reine Christine de Suède et la musique (Fayard, 2014). En tout, plus d'une trentaine d'ouvrages. Et aussi, ô surprise, deux sur la gastronomie : Mangez baroque et restez mince, et Préludes, fougasses et variations (chez Actes Sud). Un régal, vous dis-je !

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