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Les Jungles rouges

Les rêves suscités par l’Indochine et l’Extrême - Orient, de 1924 à 1951
De Jean-Noël Orengo
Editions Grasset 272 p.

Lu / Vu par

François Duffour
Publié le 26 nov . 2019

Recommandation

4,0ExcellentExcellent

Thème

Des années « Vingt » à nos jours, une promenade, tantôt poétique tantôt sanglante, dans cette Asie du sud-est qui fascine, avec au centre du récit, l’invasion de Phnom-Penh par les Khmers rouges, décrite comme l’ultime soubresaut de la chute de l’empire colonial associée à la volonté obsessionnelle d’éradication des élites, complices de ce passé honni.

Quelques personnages de fiction nourrissent le roman, mêlés à d’autres bien réels, ainsi et pour ces derniers, André et Clara Malraux à l’aube du récit et Marguerite Duras à la fin, sans négliger Saloth Sar alias Pol Pot, promoteur impitoyable du génocide.

Pour la fiction, un couple d’intellectuels en poste à Bangkok et en mission à Phnom-Penh au moment de l’assaut des Khmers, exfiltrés miraculeusement de l’Ambassade de France avec Phalla dans leurs bras et bagages, l’enfant que la nature leur a refusé jusque-là et que Xa Prasith, bras droit de Pol Pot, va leur confier pour lui éviter le sort tragique qui l’attend dans ce Cambodge bientôt dévasté, le père confiant ainsi symboliquement sa fille à la France qu’il a aimée pour y avoir séjourné vingt ans plus tôt quand il conspirait déjà au sein du «Kampuchea Démocratique», alors embryonnaire.

Points forts

- Une lucidité saisissante et douloureuse sur les hommes, l’époque et les régimes politiques, renvoyant presque dos à dos, d’un côté l’aventure coloniale et son lot de pillages mêlés de compromissions et d’arrogance chez « l’homme blanc », de l’autre la violence de « l’homme jaune », cruel et obtus, très éloigné de la poésie de ses ancêtres.

- Pas au point de les mettre à égalité, le crime khmer dépassant tout jusqu’à l’inimaginable, mais pour mieux appréhender le creuset des frustrations, l'enchaînement des violences et des événements et ainsi la mécanique des peuples.

- Une bonne analyse de la désillusion, voir du désespoir auxquels le goût de l’exotisme conduit, aussi bien chez l’européen en quête d’Orient, de parfum et de sensualité, que chez le cambodgien en quête d’Occident, de l’intelligence de la France des Lumières et de l’esprit de la Révolution.

Points faibles

Un propos un peu confus quelquefois par l’absence de chronologie voulue, par un aréopage trop nourri, du moins coté khmer, rendant un temps la compréhension du récit aléatoire, l’intervention de Marguerite Duras in fine n’ajoutant pas grand-chose à la démonstration, sinon ce lien complexe entre la France et son empire.

En deux mots ...

Plutôt qu’une démonstration pertinente des affres du colonialisme, l’auteur offre au lecteur une belle trame romantique, celle de l’enfant sauvé du génocide grâce à son père qui en est à la fois l’acteur et la victime. Une fiction au cœur de notre histoire et de sa page coloniale dont le vol commis par Malraux à Angkor en constitue sans doute l’illustration emblématique, Xa Pratish en servant Pol Pot alors que son père servait Malraux se vengeant  plus ou moins consciemment de l’affront fait à ses ancêtres et à lui-même.

Un extrait

 “ Durant cinq jours, elle attendit Maxime, alors qu’on la pressait de se rendre à Bangkok. Il vint avec ceux du dernier convoi. Les portes du Cambodge se refermèrent. Mais le traumatisme des La Rochelle s’estompait devant ce paradoxe : ils ramenaient de l’enfer une enfant, leur fille, non pas née du sexe ou d’une simple adoption, mais de circonstances plus exceptionnelles. En la dévorant des yeux vingt-quatre heures sur vingt-quatre les premiers temps, ils songeaient à cette promesse donnée à leur père, à toutes ces histoires qu’il faudrait lui raconter un jour, se demandant si elle les accepterait, ou si peut être, le silence ne valait pas mieux, dans certains cas. Ce qui ne se dit pas n’existe pas.”

L'auteur

Jean-Noël ORENGO est un écrivain français, né en 1975, dont l’œuvre recense cinq ouvrages, ainsi notamment  la Fleur du Capital  qui a obtenu en 2015 le prix Sade et le prix de Flore. Ce dernier roman Les Jungles Rouges  était en lice pour le Renaudot 2019, finalement attribué à Sylvain Tesson pour  La Panthère des Neiges.

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