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NOEUDS DE VIE

Un beau cadeau pour cette nouvelle année : les carnets inédits de Julien Gracq
De Julien Gracq
Corti - 176 pages - 18 €

Lu / Vu par

Anne Jouffroy
Publié le 29 jan . 2021

Recommandation

3,0ExcellentExcellent

Thème

Noeuds de vie rassemble quelques-uns des textes des carnets de Julien Gracq.  « Les carnets, appelés ainsi par commodité alors que Julien Gracq n'employa jamais ce mot ''carnets'', sont des notes prises pour lui et non pour autrui », selon Bernhild Boie, exécuteur testamentaire de Gracq.

Distincts des 29 cahiers manuscrits intitulés Notules dont Julien Gracq a interdit la divulgation pendant une période de vingt ans après sa mort (en 2007) sans doute pour ne pas froisser des contemporains égratignés par sa plume incisive, les textes de Noeuds de vie, eux, sont publiables sans contrainte. « Ce sont les fragments de prose que l'on pourra lire ici. Ils font partie d'un ensemble de textes que Gracq a recopiés dans ses carnets et donnés ensuite à dactylographier. Cette découverte que nous faisons aujourd'hui dans les collections de la BN nous offre la merveilleuse surprise de retrouver une écriture qui donne à voir, à sentir et à penser » (Avant-propos de Bernhild Boie).  Aucune publication du Fonds Gracq à la BnF n'est possible sans l'aval de Bernhild Boie. C'est Julien Gracq lui-même qui a proposé son nom à Gallimard pour être responsable de la publication de ses œuvres dans la collection La Pléiade - seule exception au monopole, voulu par Gracq, des éditions Corti pour la publication de ses œuvres.

Dans Noeuds de vie, les souvenirs de voyages et d'excursions et les impressions de lecture et d'écriture de Gracq sont ordonnés selon des chapitres titrés en écho à l'image que Gracq se faisait d'un livre :  « (…) j'ai toujours eu un faible pour les livres divisés en chapitres, pour les chapitres titrés. » Il s'agit donc, ici, de 4 chapitres intitulés Chemins et rues, Instants, Lire, Écrire -chacun des 4 étant précédé, en guise d'exergue, d'une photo empruntée aux archives photographiques de Gracq. Ces chapitres égrènent les notes mélancoliques et poétiques de ce géographe passionné et sentimental qu'était Gracq ainsi que ses émotions d'écriture et de lecture, dont des saillies cinglantes à propos de certains auteurs. Noeuds de vie nous plonge dans la fuite du temps, la contemplation de la nature et les bonheurs de la littérature.

Points forts

  • Un recueil posthume dont l'édition classique et raffinée est dans le droit fil de la sobre élégance de Gracq.
  • Et toujours cette écriture ciselée dont le rythme change de cadence au gré des pensées de l'auteur.

Points faibles

On s'en doute, je n'en vois aucun.

En deux mots ...

Le plaisir de découvrir des inédits. Plaisir associé au bonheur de retrouver le thème privilégié de Gracq : entremêler avec subtilité littérature et géographie.

Un extrait

  • « Au Mesnil-Vilbert, de l’autre côté du vallon abrupt où la route plongeait, on voyait sur la crête d’en face, que les haies cessaient de cloisonner, se profiler en sentinelle les premiers genêts et les fougères d’une lande. Mon regard se plaît toujours et s’accroche à de telles lisières, annonciatrices d’un changement à vue du paysage ; quand le soir approche, plus particulièrement, le sentiment que pour moi enfin le rideau va se lever flotte sur ces bordures de friches derrière lesquelles on pressent que la terre pourrait peut-être s’ensauvager. Mais cent fois au long de la route l’imagination a rencontré de telles amorces, et le plus souvent même moins médiocres, sans se laisser accrocher : ici, soudain c’est l’oiseau de Siegfried qui chante, à voix non distincte encore, mais déjà identifiable à des accords inconnus : seulement c’est au prix de tout quitter qu’on pourrait le comprendre – et quelque réserve que je puisse faire sur ses méthodes et sur le bien-fondé de ses espérances, jamais du moins je n’ai douté même si je ne l’ai pas suivie, de la validité de l’injonction qui est au fond du surréalisme et qui, face à de tels appels, le constitue en vérité : « Lâchez tout ! Partez sur les routes. » (p.43-44)
  • « Ce que j’ai souhaité souvent, ce que j’aimerais peut-être encore exprimer, ce sont ce que j’appelle des noeuds de vie.Quelques fils seulement, venus de l’indéterminé et qui y retournent, mais qui pour un moment s’entrecroisent et se serrent l’un l’autre, atteignent, entre les bouts libres qui flottent de chaque côté, à une constriction décisive. Une sorte d’enlacement intime et isolé, autour duquel flotte le sentiment de plénitude de l’être-ensemble. » (p.52)
  • « S’il m’arrive, plus souvent que pour les autres écrivains, de rouvrir Proust à n’importe quelle page pour un moment de lecture avant le sommeil ou pour meubler une insomnie ; c’est, je pense, à cause de l’éminente prépondérance chez lui du détail sur l’ensemble. » (p.104)

L'auteur

Louis Poirier (1910-2007), nom de plume Julien Gracq, a enseigné l'histoire-géographie au lycée (à Nantes, Quimper, puis Paris) jusqu'à sa retraite en 1970. Il était, disait-il, un « écrivain  tardif ». Dans la mouvance d'André Breton, il a eu une expérience surréaliste qu'il a adaptée dans ses romans : Au Château d'Argol,1938 ; Un Beau ténébreux, 1945 ; Le Rivage des Syrtes, prix Goncourt 1951 qu'il a refusé. Outre une pièce de théâtre, Le Roi pêcheur en 1948, il a publié des récits, Un Balcon dans la Forêt en 1958 et Les Eaux étroites en 1976; des poèmes dont Liberté grande en 1946 ; des essais, André Breton, quelques aspects de l'écrivain en 1948 et Préférences en 1961 ; un pamphlet contre le monde littéraire parisien, La Littérature à l'estomac en 1950 ; des œuvres de critique Lettrines I  en 1967 et  En Lisant et en écrivant en 1980 ; et aussi d'autres œuvres sans appellations précises comme  Lettrines II en 1974, La Forme d'une ville en 1985 et Autour des 7 collines en 1988.  Enfin, une partie de ce qu'il appelait sa “Littérature fragmentaire”  (notes, journaux) a déjà été publiée à titre posthume. Il s’agit de 2 ouvrages alors inédits : Manuscrits de guerre en 2011 et Les terres du couchant en 2014. Julien Gracq a légué l'ensemble de ses manuscrits à la BnF et a souhaité que sa maison de Saint-Florent-le-Vieil (Maine et Loire) devienne une résidence pour jeunes écrivains. C’est ainsi que, depuis 2011, la Maison Julien Gracq est un lieu de vie “de repos et de travail” (rencontres et lectures publiques, ateliers d’écriture, etc.).

Le clin d'œil d'un libraire

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Jonathan Camus, au passage, nous recommande La vengeance m’appartient, le dernier livre de Marie Ndyaye (bientôt chroniqué sur Culture-Tops) ; La Familia Grande (de Camille Kouchner), un peu comme tout le monde en ce moment, mais surtout un Julien Gracq original, Noeuds de vie (chroniqué cette semaine sur Culture-Tops), recueil de textes inédits paru aux éditions Corti, une ode à la littérature vraie, d’une exigence stylistique absolue. Laissez conduire vos pas vers le Palais Royal pour tendre la main (pardon, le coude) à Delamain, qui a dû fermer 4 mois, cumulant la Covid et des travaux de rénovation saluant l’entrée de la librairie dans la grande famille Gallimard. Effet vitrine garanti.

Delamain, 155 rue Saint-Honoré 75001, métro Palais Royal ou Louvre

Texte et interview réalisés par Rodolphe de Saint-Hilaire pour la rédaction de Culture-Tops.

Commentaires

Quintrie Lamothe Thierry
Le 31 jan. 2021
à 16h33

Excellent papier.
Clair. Instructif.

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