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Toboggan

Le très beau roman de l’amour déçu
De Jean-Jacques Beineix
Michel Lafon, 386 pages 19,95 €

Lu / Vu par

Serge Bressan
Publié le 08 juin . 2020

Recommandation

4,0ExcellentExcellent

Thème

La vie (amoureuse) est un toboggan, découvre le personnage principal du premier roman de Jean-Jacques Beineix. La soixantaine, hier réalisateur connu et reconnu, il fait depuis du surplace côté cinéma. Il n’a plus guère d’inspiration. Ce qui ne l’a pas empêché de vivre de beaux jours avec Solène de Beauregard, surnommée Cunégonde, une jeune femme de vingt-sept ans sa cadette. Très vite, ils se sont aimés. Joliment, follement, intensément… Ce fut radieux, puis nuageux et enfin dramatique. Parce que les histoires d’amour finissent mal- en général. Cunégonde la belle a le sentiment du faire du surplace, ici en France. Il lui suggère d’aller à New York, là où tout se passe. A son retour dans l’Hexagone, elle lui annonce avoir rencontré quelqu’un, outre-Atlantique. Elle confie qu’il vend des voitures- un night-clubber, précise le héros, qui a fait d’elle un objet, un sujet pour photos très déshabillées, elle la jeune femme devenue idéale parce que partie. Plongé  dans la “désabusion”, le narrateur se résout à aller en Crète pour participer à un stage de yoga avec son amie Ingrid, hier influente dans le monde du cinéma, aujourd’hui reconvertie dans l’univers de la psychologie…

L’ordinaire de cet homme à l’âme tourmentée, c’est soudain le vide. La solitude. Ces lendemains sans perspectives. Cet homme sans illusions, qui ne croit plus en l’humanité et qui, dans des instants de conscience intense, doit admettre que l’inspiration s’est échappée de lui, à peine si elle se manifeste en intermittente d’un monde où le spectacle s’est arrêté. Créateur magnifique, il n’est même pas devenu un maître d’œuvre, un ouvrier spécialisé des plateaux de tournage…

Points forts

-Prince mal aimé, peu aimé du cinéma de la France, nouveau en littérature, Jean-Jacques Beineix prouve avec Toboggan  qu’il « aime les mots » et propose une belle exploration de ce « moment où l’on se rend compte que l’on est arrivé à son dernier grand amour ».

    -Avec le héros (ou plutôt l’anti-héros) de  Toboggan, l’auteur propose le portrait d’un misanthrope qui ne manque pas de cingler le monde du cinéma, de lancer des piques, d’établir des constats sur un univers où l’industrie prime sur l’art. 

    -D’une écriture furieusement réaliste, follement pointilliste appuyée par des allers- retours d’une histoire d’amour, avec Toboggan, Jean-Jacques Beineix réussit son entrée en littérature.

    -Dans le style, il y a de l’élégance- de l’humour, de l’ironie aussi. Avec de belles piques sur cette vie d’illusions, cette vie où « il y en a toujours un qui aime moins que l’autre, malheur au perdant »…

Points faibles

-Ici et là, de loin en loin, une écriture qui ne résiste pas au relâchement…

En deux mots ...

Aux tourbillons de la vie succèdent si souvent le vide, le bonheur révolu. Certes, au moment de l’autopsie du couple et de l’amour envolé, les souvenirs sont là, encore et toujours, mais la glissade sur le toboggan, jamais ils ne l’empêcheront. Avec Toboggan, Jean-Jacques Beineix signe, à 73 ans, une enthousiasmante entrée en littérature. Oui,  Toboggan, c’est immanquablement le beau roman de l’amour déçu…

Un extrait

 « Elle était partie au début de l’année et on était au printemps, un printemps qui avait déjà vu les lilas se faner. Ils partageaient un goût commun pour les lilas, mais lui, les lilas le rendaient triste : comme les sapins de Noël ; à peine là, ils se fanaient déjà. Pendant plus de trois mois il avait douté de son retour, fait semblant d’ignorer ses silences, de les oublier, lui laissant le choix de vivre son aventure. Et puis d’un seul coup, un mail avait annoncé qu’elle rentrait, sans plus de précisions ».

L'auteur

Né le 8 octobre 1946 à Paris, Jean-Jacques Beineix a commencé, après son baccalauréat, des études en médecine. Il les abandonne en 1968 pour passer le concours de l’IDHEC (Institut des Hautes Etudes cinématographiques) qu’il rate. Happé par le cinéma, l’année suivante, il est premier assistant de Jean Becker sur le tournage de la série télé « Les Saintes Chéries ». Il assistera également René Clément, Jerry Lewis, Nadine Trintignant, Marc Simenon et Claude Zidi. Après un premier court-métrage,  Le Chien de M. Michel,en 1977, il réalise en 1981 son premier film, Diva, avec Richard Bohringer et Thuy An Luu, et recevra quatre Césars. Suivront La Lune dans le caniveau (1983, César du meilleur décor) avec Gérard Depardieu, Nastasia Kinski et Victoria Abril, 37°2 le matin (1986, César de la meilleure affiche) avec Béatrice Dalle et Jean-Hughes Anglade,  Roselyne et les lions (1989) avec Isabelle Pasco et Gérard Sandoz, IP5 : L’Île aux pachydermes (1992) avec Yves Montand (qui mourra le dernier jour du tournage), Olivier Martinez et Géraldine Pailhas, et Mortel Transfert (2001).

A la réalisation de ses six longs-métrages, Jean-Jacques Beineix ajoute celle de six documentaires : Les Enfants de Roumanie  (1992), Otaku : fils de l’empereur du virtuel  (1993), Place Clichy sans complexe  (1994), le formidable et poignant  Assigné à résidence  (1997) sur le journaliste Jean-Dominique Bauby atteint du syndrome de l’enfermement, Loft Paradoxe (2002) sur la première émission de télé-réalité en France et  Les Gaulois au-delà du mythe (2012).

En 1984, il crée la société de production Cargo Films. En 2005 et 2006, il écrit les deux volumes de L’Affaire du siècle, une série de bande dessinée fantastique (dessins de Bruno de Dieuleveult) et en 2006, il publie Les Chantiers de la gloire, le premier tome de ses mémoires. En 2015, on le retrouve au théâtre où il met en scène la pièce Kiki de Montparnasse, une biographie musicale consacrée à « la Reine de Montparnasse » (1901- 1953). Et en début 2020, il présente son premier roman, Toboggan.

Commentaires

Déborah ROUBANE
Le 11 juin. 2020
à 15h56

Un toboggan vertigineux en montagnes russes, sa lecture emporte vers le haut, vers le bas, dans un passé présent tout autant en mouvement, traduit avec art dans l'écriture.
Sa constante se situe au niveau émotionnel dans un sujet universel qui nous atteint par la force d'expression des sentiments, des états, emprunts d'une sincérité humble qui nous rapproche de ce grand réalisateur, qu'est Jean-Jacques BEINEIX. L'écriture de son premier roman est toutes aussi ciselée et forte que ses films.

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