Livres/BD/Mangas

Un promeneur solitaire dans la foule

Un regard acéré et une accumulation de notes sur notre époque : un livre dont se dégage une grande force
De Antonio Muñoz Molina
Traduit de l’espagnol par Isabelle Gugnon, Editions Seuil, 520 pages, 24 €

Lu / Vu par

Isabelle de Larocque Latour
Publié le 25 sep . 2020

Recommandation

3,0ExcellentExcellent

Thème

A l’image des écrivains qu’il admire, incompris de leur temps ou vagabonds malchanceux, Antonio Muñoz Molina arpente inlassablement les trottoirs des métropoles, armé de son iPhone et d’un petit carnet ; l’œil et l’ouïe aiguisés, à l'affût d’une ville « de mots et de voix », il porte un regard amical et cruel sur notre époque qu’il explore à pied, non sans la comparer aux temps enfuis qui virent déambuler tant de génies encore ignorés qui prenaient comme lui des « bains de multitude ».

Points forts

  • Pour renvoyer au  concept du temps non continu, non linéaire, et approcher au mieux  la culture populaire, l’auteur use d’une technique d’écriture faite  de fragments, sorte de mosaïque composée de textes divers, « mélangés » avec une unité plus ou moins évidente (un genre littéraire qu’on appelait Miscellanées au XIXe siècle).
  • Il note fiévreusement au crayon à papier les silhouettes croisées, les vitrines alléchantes ; décrit au mot près chaque publicité, emmagasine chaque prospectus et enregistre au vol les conversations tronquées des accros du portable… Les rues de Madrid, l’été, avec leurs longues jeunes filles brunies en robes légères et leurs chasseurs de Pokémons ; les artères de New-York, l’hiver, avec leurs mendiants en guenilles et leurs rebuts obscènes, dominés par les étincelantes publicités de Times Square ; les bistrots de Paris, leurs consommateurs réguliers et leurs commentateurs inlassables… Porter aux autres une attention qu’on ne remarque pas dans le vacarme de la circulation, parmi les rafales d’infos cocasses ou dramatiques, c’est la mission que s’est assignée, jusqu’au bout de la fatigue,  notre curieux passionné.
  • Le promeneur solitaire est aussi un espion rêvant d’un « bathyscaphe temporel » qui lui permettrait de s’immerger dans les villes qu’il parcourt avec le regard de ses grands anciens : Dickens, Poe, De Quincey, Pessoa, Oscar Wilde, Melville, Garcia Lorca, James Joyce, Baudelaire, Borges, Faulkner, ils sont tous là, avec leur gloire et leurs misères, juste évoqués, à peine rencontrés ou tendrement racontés.
  • Quant à Walter Benjamin, le traducteur méconnu de Baudelaire et de Proust, l’errant à la serviette de cuir bourrée de liasses de paragraphes surtitrés (comme le fait Muñoz Molina) l’auteur s’identifie à lui au point de dire parfois « il », lorsqu’il parle de lui-même et le lecteur ne sait plus qui écrit :  l’écrivain choyé de la rentrée littéraire 2020 ou le malheureux traqué, suicidé en 1940. Réincarnation ou double d’un fantôme ?
  • Le style, tantôt haletant, haché de spots publicitaires, tantôt sensible et poétique est servi par une excellente traduction qui colle à toutes ces nuances.

Points faibles

Le parti pris revendiqué d’un collage de textes épars demande au lecteur une attention soutenue et engendre quelques répétitions qui augmentent un récit déjà long.

En deux mots ...

Toute la force du livre tient dans la simple énonciation, sans -presque- de jugement, de la réalité d’une civilisation d’injonctions et d’interdits. D’un côté les promesses de la pub omniprésente avec ses slogans agressifs et ses usines à rêves ; de l’autre, la vie besogneuse des guenilleux résignés, « princes des rebuts » et « monarques des poubelles ». Heureusement, nous reste la littérature…

Un extrait

(Dernière page)
L’invitation au voyage de Baudelaire se manifestait à moi gratuitement dans la ville où je vivais, à deux pas du bureau où je travaillais. Je regardais et écoutais la ville jusqu’à ce que ma conscience s’y dissolve comme si je m’immergeais dans une rêverie d’opium et comme si je me voyais en dehors de mon corps. Je distinguais la silhouette de celui qui marche seul dans la foule « un prince qui jouit partout de son incognito » dit Baudelaire

L'auteur

Antonio Muñoz Molina, né en 1956 en Andalousie, est un écrivain espagnol, auteur d’une œuvre considérable, déjà largement couronnée. Membre depuis 1995 de l’Académie royale espagnole, il réside à Madrid et à New York, où il a dirigé l'Institut Cervantes jusqu'en 2006. Il a reçu, entre autres, le Prix Femina étranger en 1998 et le Prix Prince des Asturies en 2013.

Père de trois enfants, il est l’époux de Elvira Lindo, romancière et journaliste espagnole, qu’il évoque très joliment dans cet ouvrage, sans jamais la nommer.

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