The Dante Project

Inspiré de la Divine Comédie, le ballet de Wayne McGregor remue ciel et terre en quête d’effets grandioses, au risque d’être pléthorique
Chorégraphie : Wayne McGregor
Musique : Thomas Adès
Décors et costumes : Tacita Dean
Lumières : Lucy Carter
Entrée au répertoire du Ballet de l’Opéra de Paris (création par le Royal Ballet de Londres en 2021)
Avec Les Étoiles, les Premières Danseuses, les Premiers Danseurs et le Corps de Ballet de l’Opéra
Durée : 2h45 avec 2 entractes
Notre recommandation
3/5

Infos & réservation

Palais Garnier – Opéra national de Paris
Place de l'Opéra
75009
Paris
Du 03 au 31 mai 2023

Thème

Sept cents ans après la disparition du poète italien Dante Alighieri, Wayne McGregor crée The Dante Project (2021), un triptyque chorégraphique inspiré de La Divine Comédie. Écrit au début du XIVe siècle, ce monument de la littérature italienne suit le périple de Dante à travers l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis, guidé par la figure tutélaire de Virgile et par sa bien-aimée Béatrice. Avec le chorégraphe britannique, le voyage allégorique est décliné en trois univers clos, renommés Inferno, Purgatorio et Paradiso. Dante y rencontre successivement âmes damnées, fantômes du passé et corps célestes. Façonné par la mise en scène kaléidoscopique de Tacita Dean et la partition éclectique de Thomas Adès, le ballet de Wayne McGregor distille tourmente, amertume et lyrisme dans une chorégraphie physique de haute volée.

Points forts

Sur une fresque lugubre tracée à la craie, des stalactites toutes en nuances de gris se reflètent telles des pics acérés dans un miroir circulaire, suspendu en oblique au-dessus de la scène. Depuis la fosse d’orchestre, des notes stridentes résonnent dans un grondement menaçant, comme des réminiscences lisztiennes préfigurant la tourmente et le désespoir. Telle est la vision de l’Inferno selon Wayne McGregor, et dans laquelle surgit Dante (Germain Louvet), vêtu d’une tunique haillonneuse bleu turquoise, le regard insensé. Bientôt rejoint dans l’antre par son ainé Virgile (Irek Mukhamedov), le poète assiste – et se mêle – au défilé des âmes damnées, en combinaisons moulantes gris onyx et anthracite. Une entrée en matière intrigante pour ce premier tableau – le plus long du triptyque – qui gagne peu à peu en profondeur esthétique. Les décors et costumes conçus par la plasticienne Tacita Dean évoluent en symbiose avec la partition magistrale de Thomas Adès, rivalisant de subtilités lumineuses.

Au cœur de la chorégraphie de Wayne McGregor se déploie un travail de jambes ciselé et véloce, qui met en valeur les corps athlétiques des danseurs de la Compagnie. Multipliant les arabesques plongées et les grands jetés aériens, leurs lignes sculptées s’associent à des gestes anguleux et ondoyants, dans une géométrie asymétrique. Si les ensembles n’étaient pas encore en phase le soir de la deuxième, les solistes ont présenté un travail de haute qualité, en particulier ceux promus cette année. Dans l’Inferno, ce sont les jeunes Étoiles Marc Moreau et Guillaume Diop qui ont brillé le plus fort, en duo avec les Premières Danseuses Silvia Saint-Martin et Bleuenn Battistoni, deux figures féminines puissantes et sensibles. Mention spéciale également à la Sujet Hohyun Kang, que l’on avait déjà pu admirer dans Mayerling cette année. 

Sorti des entrailles rocheuses du monde, Dante poursuit son périple dans un Purgatorio étrangement familier. Au milieu d’une rue clairsemée, projetée en négatif sur une toile de plusieurs mètres de haut, un arbre au feuillage verdoyant se pare de couleurs irisées. Cette transformation passerait presque inaperçue. Le regard est en effet happé par les pénitents qui viennent danser leur mélancolie sur la partition orientalisante de Thomas Adès. Parmi eux, le poète voit aussi surgir les fantômes de ses souvenirs, dont celui de sa bien-aimée Béatrice, incarnée par la sublime Hannah O’Neill. Enveloppée dans une fine robe translucide, l’Étoile investit avec élégance et justesse son rôle d’esprit consolateur, guidant son amant vers un troisième univers éthéré.

Paradiso s’impose enfin comme le royaume de l’abstraction. Une toile rectangulaire, suspendue au-dessus de l’avant-scène, projette une création vidéo kaléidoscopique signée Tacita Dean. Des spirales hypnotisantes d’impressions mauves, indigos, vermeilles et émeraudes se confondent dans un ballet de couleurs éclatantes, tandis qu’en contrebas, les Corps Célestes affluent de tous côtés tels une myriade de feux follets. Leurs silhouettes épousent les lumières chatoyantes créées par Lucy Carter, projetant un effet holographique sur les combinaisons luisantes. L’effervescence dans leurs gestes furtifs et aériens répond aux frémissements de la mélodie virtuose, conduisant le ballet vers un final triomphant, porté par un chœur angélique. Seul sur scène, Dante jette un dernier regard au lointain, avant de disparaître derrière un faisceau de lumière éblouissante, comme une image subliminale.

Quelques réserves

Si le ballet en met plein la vue, il a aussi de quoi laisser perplexe. Certes, Wayne McGregor n’avait pas l’intention de suivre à la lettre les poèmes de Dante. Mais la structure du ballet en fait les frais. Malgré une mise à distance de la narration originale, le chorégraphe britannique conserve les identités fortes de ses personnages principaux et de ses mondes fantasmatiques, pour les réinvestir dans une exploration esthétique plus abstraite. Cet entre-deux crée des moments de flottement où le charme du ballet se dissipe. D’un univers à un autre, la danse devient redondante - peut-être à cause d’un emploi extensif de motifs circulaires. Excès inverse, la combinaison de maestria orchestrale, chorégraphique et scénographique succombe par moments à une surcharge d’effets spectaculaires. Sans doute l’ensemble aurait-il pu gagner en densité et en concision dans ces trois actes. Ou peut-être fallait-il affirmer davantage la singularité des trois univers - qui pourraient faire trois ballets à part entière…

Encore un mot...

Figure prolifique et ubiquiste de la chorégraphie contemporaine, Wayne McGregor a réuni une poignée d’artistes éminents pour se mesurer à une œuvre fondatrice de la littérature médiévale européenne. Transmis presque dans la foulée au Ballet de l’Opéra de Paris, The Dante Project offre une interprétation grandiose de La Divine Comédie, mais ne parvient pas à la transcender.

Une phrase

« Si nous avons préféré le titre The Dante Project à celui de Divine Comédie pour cette création, c’est parce qu’il ne s’agit pas d’un ballet illustratif ou narratif en trois actes. Notre approche consiste plutôt à s’inspirer des trois mondes imaginés par Dante pour en proposer notre propre vision artistique et émotionnelle. », Wayne McGregor, note d’intention, extrait du livret The Dante Project, Opéra national de Paris, 2023.

L'auteur

Artiste britannique transdisciplinaire, Wayne McGregor est mondialement reconnu pour ses créations mêlant danse, cinéma, musique, arts visuels et technologiques. Metteur en scène, chorégraphe et directeur artistique du Studio Wayne McGregor, il a également fondé une compagnie à son nom en 1992, pour laquelle il a chorégraphié plus de 30 pièces jusqu’en 2017. Premier chorégraphe de danse contemporaine résident au Royal Ballet de Londres, il est également invité à travailler avec les plus grandes compagnies du monde, telles que le Ballet de l’Opéra national de Paris, le New York City Ballet, le Ballet du Théâtre Bolchoï, l’Australian Ballet ou le Ballet royal du Danemark. On peut découvrir son travail chorégraphique dans plusieurs films (Harry Potter et la Coupe de feu, Mary Stuart, Reine d’Ecosse, Tarzan), à l’opéra, au théâtre, dans des défilés de mode, ou encore à la télévision. En 2021, il est nommé directeur de la Biennale de la danse de Venise, jusqu’en 2024. Pour le Ballet de l’Opéra national de Paris, Wayne McGregor a déjà créé trois ballets : Genus (2007), L’Anatomie de la sensation (2011), Alea Sands (2015). Après Tree of Codes en 2019, The Dante Project est le second ballet à entrer au répertoire de la Compagnie. 

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