La Bayadère

L’ultime chef-d’œuvre de Noureev : une somptueuse invitation au voyage
De
Rudolf Noureev, d’après Marius Petipa
Notre recommandation
4/5

Infos & réservation

Opéra de Paris - Bastille
Place de la Bastille, 130 rue de Lyon
75012
Paris
08 92 89 90 90
Du 02 avril au 06 mai 2022
Lu / Vu par

Thème

Dans une Inde lointaine, Nikiya, jeune bayadère consacrée au culte divin, et Solor, un noble guerrier, tombent amoureux. Mais leur union attise les jalousies : le Grand Brahmane, également épris de la bayadère, dénonce le couple au Rajah, tandis que Gamzatti, promise en mariage à Solor, jure de tuer Nikiya. Lors de ses fiançailles, Gamzatti fait offrir une corbeille de fleurs à la bayadère, cadeau empoisonné dont surgit un serpent qui inflige une morsure fatale à Nikiya. Désespéré, Solor s’abandonne à l’opium et plonge dans un monde paisible où il retrouve sa bien-aimée, au milieu des ombres d’autres bayadères. 

Mélange d’orientalisme fantasmé et d’intrigues mélodramatiques, La Bayadère est le parangon du ballet romantique. Comme d’autres chorégraphes avant lui, Marius Petipa s’inspire des danseuses sacrées des temples hindous pour créer un ballet en trois actes qu’il présente en 1877 au Bolchoï de Saint-Pétersbourg, sur une partition de Ludwig Minkus. Un siècle plus tard, Rudolf Noureev s’en empare à son tour : il ajoute à la chorégraphie des variations virtuoses et des tableaux d’ensemble qui font le succès de ce somptueux ballet.

Points forts

La Bayadère a tout du ballet romantique. S’il reprend le même schéma narratif que La Sylphide (1832), Giselle (1842), ou encore Le Lac des Cygnes (1877/1895), La Bayadère met cependant en scène des personnages plus complexes : Solor n’est pas l’amoureux qui trahit naïvement sa belle, car Nikiya est d’abord victime des jalousies de Gamzatti et du Grand Brahmane. De même, Nikiya, malgré sa vocation au service divin, porte en elle une noirceur qui la pousse à menacer d’un poignard la vie de sa rivale. Au-delà des imaginaires romantiques de soumission féminine de virilité, les amants continuent de nous toucher à travers les nuances de leur caractère et de leurs sentiments. 

C’est pourquoi le ballet créé par Noureev en 1992 s’inspire autant de la création originale signée Petipa. D’un point de vue scénographique d’abord, les décors exotiques des deux premiers actes recréent l’entrée d’un temple hindou, avec un imposant fronton sculpté, puis le palais du Rajah et ses jardins, où abondent les dorures et les paravents aux motifs ciselés. Dans cette mise en scène luxueuse défilent tour à tour des chaises à porteurs, un trône et des banquettes en velours, la dépouille d’un tigre offert pour le repas de fiançailles, tandis que Solor fait son entrée au palais sur un éléphant grandeur nature. Cette richesse ornementale a son égal du côté des costumes. Les deux premiers actes multiplient les tenues d’inspiration orientale, aux couleurs vives et scintillantes. De plus, les tissus fluides et amples, qui accompagnent les pas aériens des danseurs et danseuses, donnent aux chorégraphies d’ensemble un caractère flamboyant. On retiendra aussi les somptueux habits et couvre-chefs du Grand Brahmane et du Rajah, et le bleu azur éclatant du second costume de Solor. Tout cet apparat ferait presque oublier la légère dissonance dans la musique composée par Minkus. En effet, si les décors nous plongent dans un Orient fantasmé, les partitions suivent les canons d’orchestration européens, tels que la valse, l’andante ou l’adagio. Le tour de force du ballet romantique, c’est de parvenir à créer une illusion, sans égard pour la « cohérence ethnographique », qui fait qu’aujourd’hui encore, on se laisse transporter dans l’univers des bayadères. 

Ainsi, la « pâte » de Noureev se dévoile surtout dans le domaine chorégraphique. En effet, sa Bayadère, synthèse des précédentes versions créées depuis Petipa, frappe par sa mise en valeur des danseurs, dans les ensembles (les « Amis de Solor » et les « Hindous » dans l’Acte I, les « Kshatriyas » dans l’Acte II et de nouveau les « Hindous » dans l’Acte III) comme dans les solos (le « Fakir » dans l’Acte I, « l’Idole dorée » dans l’Acte II, et les variations de Solor au fil des trois actes). Si l’on sait que Noureev avait à cœur de faire danser les hommes, souvent cantonnés à des rôles de figuration dans les ballets romantiques, il a également accordé une grande mobilité au corps de ballet dans La Bayadère, en particulier dans le célèbre tableau du « Royaume des ombres » (Acte III). En effet, ce dernier aurait toutes les caractéristiques d’un « ballet blanc » : un monde imaginaire, une scène épurée et des danseuses, vêtues chacune d’un tutu blanc, incarnant les silhouettes fantomatiques d’un décor vivant statique. Mais dans La Bayadère, le corps de ballet se voit confier de vrais passages chorégraphiés, qu’il soit réparti de chaque côté de la scène pour accompagner la variation d’une soliste, ou qu’il investisse pleinement l’espace pour déployer les mouvements éthérés des danseuses. Le tableau trouve ainsi, quoiqu’il soit dépourvu d’action dramatique, un relief envoûtant. 

C’est pourquoi ce ballet est l’occasion parfaite pour une compagnie de révéler les talents de ses artistes. En effet, les nombreux passages narratifs et les situations complexes que rencontrent les personnages mettent à l'épreuve les qualités d'interprètes des danseurs. La difficulté se rencontre surtout dans les scènes de pantomime, un ressort classique du ballet romantique abandonné par les chorégraphes du XXe siècle et réintroduit par Noureev dans ses créations. Il s'agit non seulement de dérouler l’intrigue mais encore de transmettre une émotion qui plonge le spectateur dans l'imaginaire des tableaux. Cette forme de narration est d’autant plus convaincante lorsqu’elle rencontre une alchimie entre les danseurs : ce soir-là, le trio Sae Eun Park (Nikiya), Paul Marque (Solor) et Valentine Colasante (Gamzatti) dévoilait de belles nuances de jeu, entre sensibilité, sensualité et hostilité. D’autre part, les chorégraphies de Noureev offrent plusieurs morceaux de bravoure qui donnent l’occasion aux Etoiles de faire étalage de leurs qualités techniques : les fouettés de la variation de Gamzatti impressionnent autant qu’ils donnent le tournis, tandis que les arabesques plongées de Nikiya paraissent d’une simplicité déconcertante, et que les grands sauts de Solor, qui s’étirent avec puissance, semblent paradoxalement soustraire le danseur aux lois de la pesanteur. Cette double exigence technique et artistique fait le succès de La Bayadère depuis sa création il y a 145 ans. 

Quelques réserves

Mais cette double exigence est à double tranchant. Si les Etoiles illuminaient la scène dans les rôles principaux, ce soir-là, le corps de ballet manquait parfois d’éclat. Les défauts de coordination dans les chorégraphies d’ensemble ressortaient particulièrement dans la seconde partie du troisième acte : l’« Entrée dans le Royaume des Ombres ». Dans ce tableau redoutable, fruit du génie de Petipa, les danseuses apparaissent une par une, descendant le long d’une planche inclinée au fond à droite puis serpentant jusqu’à remplir toute la scène, avec une arabesque suivie d’un cambré, les bras en couronne. Il était dommage, pour un tableau dont la beauté réside précisément dans la synchronisation parfaite des bayadères, de voir des arabesques levées trop rapidement ou tenues trop longtemps. Regrettable, également, l’alignement parfois approximatif des ombres de bayadères, placées en colonnes de part et d’autre de la scène, et ce d’autant plus que, quelques instants auparavant, on saluait la qualité de leurs adages. Ces déséquilibres avaient tendance à rompre le charme du ballet, malgré l’illusion d’exotisme qui envahissait la scène et résonnait dans l’opéra.

Encore un mot...

« C’est sublime » m’a soufflé la jeune fille assise sur le fauteuil voisin à la fin d’une variation. Au fil des années et des recréations, l’histoire de La Bayadère n’a cessé de fasciner les spectateurs. Aujourd’hui encore, la version de Noureev, que l’on retient comme son œuvre-testament, nous transporte dans un monde plein de poésie et de rêves orientalistes.

Une illustration

Une phrase

« Rudolf a su nous inculquer une mémoire vive qui, malgré son absence, nous incitait à faire comme s’il était encore parmi nous, c’est là une de ses grandes forces ! Pour terminer, il ne faut pas non plus oublier la beauté des décors et des costumes qui en font l’une des plus belles, pour ne pas dire la plus belle des productions de La Bayadère au monde ! » - Laurent Hilaire, Etoile de l’Opéra de Paris et premier interprète de Solor dans La Bayadère de Noureev (1992.

L'auteur

Né le 17 mars 1938, dans un wagon du Transsibérien, Rudolf Noureev est le benjamin d’une famille d’origine tatare, installée à Oufa. Jusqu’en 1945, rien ne semblait appeler le jeune garçon vers le monde de la danse. Mais après s’être émerveillé, le soir du nouvel an, devant un ballet représenté au théâtre municipal, rien ni personne ne pouvait plus l’en détourner. Malgré les résistances paternelles, il débute dans la compagnie du ballet d’Oufa et entre, à 17 ans, à l’Académie Vaganova de Leningrad. Au terme de son cursus, il rejoint le Kirov, où il danse le premier rôle dans plusieurs grands ballets. Mais le prodige est impétueux, rebelle. Lors de son séjour à Paris en 1961, ses écarts de conduite inquiètent les autorités russes et Noureev obtient in extremis l’asile politique en France. Dès lors, il se produit dans les plus grands théâtres du monde, bouleversant les spectateurs par son génie artistique et l’excellence de sa technique.

Au Royal Ballet de Londres, il forme avec Margot Fonteyn l’un des couples de danseurs les plus talentueux du XXe siècle. De 1983 à 1989, il prend la tête du ballet de l’Opéra de Paris et enrichit son répertoire, en remontant les grandes créations de Petipa (Don Quichotte en 1982, Le Lac des Cygnes en 1984, La Belle au bois dormant en 1989), et restaure le prestige de l’institution à l’international. La Bayadère, chef d’œuvre de Marius Petipa qu’il remonte en intégralité en 1992, vient couronner le succès de sa carrière de chorégraphe. Lorsque la maladie l’emporte trois mois après la première, Noureev a profondément remodelé le visage de la danse classique. Flamboyant, fascinant, visionnaire, il continue à vivre aujourd’hui, à travers ses œuvres régulièrement présentées, mais aussi en tant qu’immense source d’inspiration pour les danseurs et chorégraphes du monde entier.

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