Opéra-Ballets-Musique

LE PRINCE IGOR

Le Prince Igor rentre au répertoire de l'Opéra National de Paris
De ALEXANDRE BORODINE
DIRECTION MUSICALE : PHILIPPE JORDAN
Mise en scène : BARRIE KOSKY

Infos & réservation

OPÉRA DE PARIS - BASTILLE
PLACE DE LA BASTILLE, 120 rue de Lyon
75012 Paris
Tél. : 08 92 89 90 90
https://www.operadeparis.fr
En alternance jusqu’au 26 décembre

Lu / Vu par

Dominique Poncet
Publié le 05 déc . 2019

Recommandation

5,0En prioritéEn priorité

Thème

Inspiré d'événements historiques décrits dans la plus célèbre chanson de geste de la littérature slave, le poème épique médiéval Le Dit de la Campagne d’Igor, Le Prince Igor de Borodine relate le récit de la capture d’un prince russe par l’envahisseur Polovtsien venu des steppes orientales.

Nous sommes dans la ville de Poutivl en 1185. Avant de partir au combat contre l’envahisseur, le Polovstien Kontchak, le Prince Igor confie ses terres et les siens à Galitzky, le frère de sa femme Iaroslavna. Mais, tandis qu’on annonce la défaite et la capture d’Igor par le khan Kontchak,  Galitzky sombre dans la débauche et se livre à de monstrueuses orgies en compagnie de la soldatesque de son beau frère. Dans le camp polovstien, c’est la liesse. On chante et on danse pour célébrer la victoire. Igor, lui, désespéré de ne pas avoir su défendre son peuple de l’envahisseur, se morfond. Lorsque son vainqueur Kontchak vient lui proposer de devenir son allié, l’orgueilleux guerrier refuse. Pour le distraire, Kontchak organise une fête gigantesque. 

Mais voilà qu’Igor, apprenant la mise à sac de sa ville, décide finalement de s’échapper. Sa femme, Iaroslavna court à sa rencontre.Tous les habitants de Poutivl l’acclament et le traitent en sauveur…

Points forts

– L’oeuvre, d’abord, monumentale, épique, ambitieuse, qui questionne sur le patriotisme, les enjeux du pouvoir, les ravages de l’occupation, la solitude des vaincus, le sens du devoir. Borodine ayant disparu avant de l’achever musicalement (il est également l’auteur du livret), Rimski-Korsakov et son élève Gazonov l’avaient terminée. Il en résulte qu’on peut prendre des libertés pour la monter. Ici, le prologue est donné au premier lever de rideau, à la place de l’ouverture  traditionnelle, jouée plus tard, en remplacement du troisième acte, purement coupé dans cette production (sauf le monologue d’Igor, réinséré dans le quatrième acte) à cause de son absence d’intérêt sur le plan dramaturgique.

– Cette « proposition » qui dynamise l’oeuvre et la rend cohérente a été concoctée par Philippe Jordan. Est-ce parce que cet immense chef s’est tellement impliqué dans ce Prince Igor? En tous cas dans la fosse, il fait des merveilles. Souffle, rythme, nuances … son orchestre sonne magnifiquement, restituant toutes les couleurs de cette si riche partition. 

– Les choeurs, qu’il dirige aussi, fermement, de sa main de velours sont prodigieux.

– Au niveau vocal, on est gâtés. A l’applaudimètre, ce sont les dames qui gagnent, notamment la soprano Elena Stikhina, qui offre à Iaroslavna ses aigus radieux et son indéniable talent d’actrice, notamment aussi, la mezzo Anita Rachvelishvilli dont les graves souverains et l’engagement physique font qu’elle rend mémorable sa Kontachkovna. Cela dit, côté messieurs, la distribution  est également formidable.Dans le rôle titre, carrure d’athlète, voix profonde, douce et riche, la basse Ildar Abdrazakov est un prince Igor aussi sensationnel que spectaculaire. Mais tous les chanteurs seraient à nommer.

– Mise à part la scène de la salle de torture, dans un décor forcément sinistre, visuellement, cette production est splendide, surtout dans son dernier tableau qui se déroule sur un tronçon d’autoroute perdu dans la brume et qui évoque les films de Kaurismaki. Quant aux fameuses danses polovtsiennes  chorégraphiées par l’autrichien Otto Pichler , elles soulèvent aussi l’enthousiasme du public.

Points faibles

C’est un point faible qui est plutôt une simple remarque. Que l’action ait été transposée à aujourd’hui est une excellente idée. Le metteur en scène justifie d’ailleurs ce choix à chaque seconde avec une intelligence prodigieuse. Mais quelques signes dans les décors et les costumes auraient pu rappeler à quelle époque se déroula cette épopée. Mise à part la scène du début qui se déroule sous la coupole mordorée d’une Église orthodoxe ornementée d’une magnifique croix de néon, rien ici en effet ne rappelle la Russie médiévale. Armés de Kalachnikov, les hommes, Igor compris, sont en treillis et rangers et la prison du prince ressemble à une salle de torture de film noir. C’est certes, très signifiant, jamais tiré par les cheveux, mais on ne sent pas le « poids » de l’Histoire.   

En deux mots ...

On avait attendu avec une grande impatience l’entrée au répertoire de l’Opéra de Paris de ce monument de l’art lyrique russe qu’est le Prince Igor. Le plaisir offert par cette production a été à la hauteur de l’attente. Dopé par la direction brillantissime de Philippe Jordan, porté par un plateau d’une qualité vocale et théâtrale exceptionnelle, soutenu par la mise en scène  à juste titre résolument contemporaine, ce spectacle mérite tous les dithyrambes. Comme presque traditionnellement, la première n’a pas dérogé aux huées. Ces dernières ont été adressées au metteur en scène, une partie du public n’ayant visiblement pas pu digérer la transposition de cette oeuvre médiévale au XXI° siècle, pourtant la seule façon de donner à comprendre la pérennité des questions qu’elle pose.

Un extrait

« Comme Boris Godounov de Moussorgski, Le Prince Igor  est un opéra politique parmi les plus évocateurs de l’âme du peuple russe. La Russie y est évoquée dès le prologue à  travers les cloches, les chants religieux orthodoxes et les choeurs qu’on entend avant le départ d’Igor. Ces moyens musicaux sont significatifs d’un patriotisme que l’on rencontre également dans l’opéra de Moussorgski, notamment lors de la scène du couronnement. Eugène Onéguine de Tchaïkovski pourrait compléter cet ensemble d’oeuvres qui, avant d’être des opéras, sont des poèmes occupant à part égale une place spéciale dans la culture russe » ( Philippe Jordan, directeur musical de l’Orchestre national de l’Opéra de Paris).

L'auteur

Né à Saint Pétersbourg le 31 octobre 1833, Alexandre Borodine, fils naturel du riche propriétaire terrien, Louka Guedianov, fut déclaré comme étant l’enfant d’un de ses serfs, Porfiri Borodine.  Très tôt, le petit Borodine manifeste des dons pour la musique et étudie notamment la flûte et le solfège. Plus tard, il entame pourtant parallèlement des études de médecine et de chirurgie à l’Académie de Saint-Pétersbourg, puis se spécialise. En 1856, il devient médecin militaire, tout en continuant à composer. C’est alors qu’il rencontre Modest Moussorgski qui deviendra son ami. A Heidelberg où il s’installe comme médecin chimiste en 1859, il fait la connaissance de sa future compagne, Ekaterina Protopova, une pianiste de talent. De retour à Saint-Pétersbourg, il intègre le Groupe des Cinq qui revendique une musique basée sur des traditions populaires russes, avec entre autres, Moussorgski et Rimski-Korsakov. Sa nomination en 1864, comme professeur en titre de chimie à l’Académie ne va pas empêcher ce scientifique ni de devenir critique musical, ni de composer. Si ses deux premières oeuvres sont des échecs, la création du poème symphonique Dans les steppes de l’Asie centrale redorera son blason. Il composera une trentaine d’opus, mais n’écrira qu’un seul opéra, le Prince Igor, dont la composition s’étalera sur dix huit ans. A sa mort, le 15 février 1887, cet ouvrage monumental étant inachevé, Rimski-Korsakov et Glazounov l’achèveront. Celui qui se définissait lui même comme un compositeur du dimanche, deviendra par  la grâce de ce seul opéra, l’un des compositeurs russes les plus emblématiques de la seconde partie du XIX° siècle.

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