Uprising et In your rooms

Un diptyque sauvage et provocateur
De
Hofesh Shechter
Durée : 1h30
Notre recommandation
4/5

Infos & réservation

Opéra de Paris – Palais Garnier
Place de l’Opéra
7509
Paris
08 92 89 90 90
Du 14 mars au 3 avril 2022
Lu / Vu par

Thème

Cette année, le répertoire de l’Opéra de Paris s’enrichit de deux œuvres créées de toutes pièces par le chorégraphe-compositeur israélien Hofesh Shechter. Dans Uprising, une création de 2006 réalisée à Londres avec la Hofesh Shechter Company, sept danseurs surgissent de l’obscurité pour envahir la scène avec une énergie débordante, qui les pousse à se confronter, se rattraper et se diviser. Montée un an plus tard, In your rooms rassemble aujourd’hui une vingtaine d’artistes dans une danse marquée par les divisions et la brutalité des relations, où apparaissent en filigrane, et non sans ironie, des problématiques politiques et sociales.

Points forts

Dans les deux créations, le groupe occupe une place centrale et frappe, paradoxalement, par son caractère désordonné. On le retrouve d’abord dans les costumes, où les hauts sont de couleurs différentes, à moitié rentrés dans les pantalons de treillis, alors que d’autres portent une robe et une jupe. Dans les chorégraphies, en particulier dans Uprising, à peine un mouvement d’ensemble se dessine-t-il qu’un ou plusieurs éléments sortent du rang. Dans ces ruptures se dessinent des singularités, soit qu’elles cherchent à s’imposer, soit qu’elles échouent à fusionner avec le reste du groupe. Les contrastes sont fortement accentués dans la danse et témoignent d’une réflexion sur l’occupation de la scène : si le mouvement part souvent d’une posture de génuflexion, les artistes sont tiraillés entre des gestes sauvages, furtifs, voire convulsifs, et des élans de fluidité, étirés dans l’espace et le temps. D’autre part, les danseurs jouent tantôt sur un puissant ancrage dans un sol qui semble les attirer, tantôt sur une recherche d’élévation, d’affranchissement de la pesanteur. Mais le dos courbé ou le poing levé, leurs corps transmettent une énergie frénétique et électrisante. 

L’univers sonore donne au chorégraphe-compositeur l’occasion d’explorer les possibilités de contrastes dans les rythmes. Dès l'ouverture du rideau sur Uprising, une détonation sourde envahit la salle et la plonge dans une atmosphère oppressante, à mesure que les grondements se répètent. Des vibrations ajoutent à la composition une coloration « électro » (moins au sens d'électronique que d'électrique) puis « tellurique » (on entend les remous d'un torrent et les secousses d’un tremblement de terre). L’évolution du paysage sonore est beaucoup plus contrastée dans In your rooms, où prédominent les effets de stratification, de fragmentation et de rembobinage. Cette seconde pièce est introduite par la voix d'un homme, tenant un discours en anglais sur le caractère fondamentalement désordonné du cosmos, et la vanité d’une recherche d'harmonie universelle. Le ton est donné ! A cette partition enregistrée s'associe une musique live, portée par un petit ensemble d'instruments à vent et de percussions. Des musiciens sont ainsi perchés sur une plateforme au fond à droite de la scène, dominant la danse qui se déploie en contrebas. Un dialogue émerge alors entre la chorégraphie et la musique, notamment lorsque le martèlement des tambours fait écho aux gestes vindicatifs des danseurs, levant les bras et les poings vers le ciel. Toute tentative d’uniformisation de l'espace sonore échoue et ce caractère insaisissable est assumé dès le début de l’œuvre par la voix masculine qui commente l’action scénique : « Reprenons du début. Je peux faire bien mieux que ça… » assure-t-elle avant de se corriger, « En fait, non, je ne peux pas ». 

Si la musique est le terrain de jeu de Hofesh Shechter, la lumière est sans conteste celui des danseurs. Dans les deux pièces, l’atmosphère sombre crée un dialogue entre les chorégraphies et les variations d’éclairage : dans Uprising, les douches de lumière circulaires créent des espaces sur scène où les danseurs tantôt s’aventurent, tantôt se défilent pour rester tapis dans l’ombre. Les possibilités chorégraphiques offertes sont encore mieux exploitées lorsque les douches font place à une rampe de feux projetant une lumière très intense sur la scène : de fait, tandis que le plateau est illuminé, les danseurs surgissent de l’ombre et se retrouvent en contre-jour, ce qui leur donne des allures d’ombres mouvantes. Les contrastes entre les tableaux sont d’autant plus saisissants dans la construction stratifiée d’In your rooms, où l’on se demande qui des danseurs ou des lumières jouent avec qui. Si les projecteurs ont tout pouvoir sur la scène, qu’ils découpent à tour de rôle en rectangle lumineux, les danseurs parcourent l’espace et investissent les zones éclairées pour donner vie à leurs mouvements. Ces jeux de lumière donnent à la pièce une dimension cinématographique captivante. 

Ces chorégraphies brutales ne sont pas sans résonances politiques. Si le titre même Uprising, qui signifie « soulèvement » en anglais, donnait déjà le ton, il trouve une expression radicale dans les affrontements figurés entre les danseurs. Leurs rapports semblent voués à une perpétuelle conflictualité : lorsqu'ils se retrouvent en cercle, en silence, et échangent des tapes dans le dos en signe d’encouragement, la transmission d'énergie vire au conflit et la violence reprend le dessus. Le final de la chorégraphie offre une belle transition avec la seconde création, en s’achevant sur une note d'humour : les danseurs s’amusent à créer un dernier tableau, qui n’est pas sans rappeler le chef d’œuvre de Delacroix, La liberté guidant le peuple.  Cette touche malicieuse se fait plus sombre dans In your rooms. Les adresses des danseurs au public y sont plus nombreuses et cherchent sa complicité, alors qu’elle lui présente un monde outrageusement aliénant et pourtant familier. Lorsque l'un des danseurs se tient au-devant de la scène tenant une pancarte qui semble tout droit sortie d'une manifestation anarchiste, où sont peints en noir les mots "ne suivez pas les leaders", la salle est plongée dans une atmosphère pesante, créé par le grondement sourd des percussions. Mais d'un coup, le danseur affiche un sourire narquois et retourne la pancarte pour révéler les mots "suivez-moi". Une note d'humour subversif qui recueille quelques rires dans le public mais invite surtout à questionner les discours et les jeux de pouvoir qui envahissent le paysage médiatique contemporain.

Quelques réserves

Comme toute œuvre conçue en objet singulier, la mise en relation avec une autre pièce peut s’avérer périlleuse. Ici, on regrette l’ascendant pris par l’anarchie déchaînée d’In your rooms sur un Uprising davantage tourné vers l’exploration en profondeur des instincts humains. La scénographie plus élaborée, la musique percutante et l’occupation plus nombreuse de la scène dans la seconde création affadissent les propositions de la première, qui serait appréciée plus justement si elle était présentée pour elle-même.

Encore un mot...

Ces deux créations témoignaient déjà, il y a une quinzaine d’années, d’une écriture personnelle du mouvement chez le chorégraphe israélien. Aujourd’hui, Uprising et In your rooms sont investies par les danseurs de l’Opéra de Paris, qui embrasent le Palais Garnier de leur danse survoltée et provocatrice.

Une phrase

« Chaque fois que je travaille avec une nouvelle compagnie, je suis mis au défi de faire passer ou de partager des informations et d’apprendre le feeling, l’atmosphère de la compagnie. D’une certaine manière, on doit se retrouver quelque part à mi-chemin. Bien sûr, j’apporte l’œuvre en elle-même, son atmosphère, ses émotions…Mais je travaille avec des gens, avec des êtres humains, qui ont leur propre vécu et leur propre créativité. En fin de compte, c’est ça qui fait que l’œuvre surgit […].Je suis curieux de voir quel genre d’univers nous allons créer ensemble. » - Hofesh Shechter.

L'auteur

Hofesh Shechter nait à Jérusalem en 1975. Il est d’abord remarqué pour ses talents de pianiste, grâce auxquels il réussit le concours d’entrée à l’Académie de musique et de danse de la capitale israélienne. Mais à son arrivée dans l’école, il se tourne vers le sixième art et s’inscrit aux cours de danse classique et moderne. A dix-huit ans, il est enrôlé dans l’armée de défense d’Israël, expérience qui lui fait l’effet d’un électrochoc. Entre-temps, il est accepté dans la Batsheva Dance Company, fondée à Tel Aviv en 1964 par Martha Graham et Bethsabée de Rothschild, et effectue un travail administratif en parallèle, afin d’achever son service militaire. Il passe trois ans dans la compagnie, au cours desquelles il danse notamment les pièces d’Ohad Naharin. Au début des années 2000, il s’envole vers l’Europe pour donner un nouvel élan à sa carrière de musicien-chorégraphe : en 2004, il crée Cult pour le tout nouveau prix de danse contemporaine, The Place Prize. Depuis 2008, il s’attache à enrichir le répertoire de sa propre compagnie basée à Londres, la Hofesh Shechter Company, mais aussi celui de grandes institutions : The Art of Not Looking Back est ainsi entré au répertoire de l’Opéra de Paris, suivi cette année par Uprising (2006) et In your rooms (2007).

Commentaires

Henriette Lemay
lun 04/04/2022 - 22:18

Trop fort la musique ! C'est bien la première fois qu'on nous offre des bouchons d'oreille pour assister à un spectacle où le son a son importance. Le comble ! Pourquoi doit-elle être si forte ? Elle écrase le travail des danseurs, les domine ou même les réduit à néant. On ne pouvait ni entendre leurs pas, ni capter leur souffle. Pour ma part j'ai été privée de cette subtile alchimie entre la musique et le mouvement.
Un petit degré sonore en moins je ne vois pas ce que cela retirait de l'énergie du spectacle. La frustration était encore plus grande pour la deuxième pièce, alors que les musiciens étaient visibles en haut de la scène, mais leurs sons broyés par la transformation du son de leurs instruments en bruit sortant d'une baffle....quel gâchis pour un spectacle par ailleurs fantastique !
Pourquoi si fort, pourquoi pourquoi ?

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