Désertion

Un grand roman clinique et un regard acéré sur le glissement de destins banals vers une rupture radicale
De
François Bégaudeau
Les Editions Verticales
Parution le 8 janvier 2026
247 pages
21 €
Notre recommandation
4/5

Infos & réservation

Thème

  • Dans Désertion — parfois présenté ou perçu comme une forme de « disparition » progressive — François Bégaudeau raconte moins un événement qu’un glissement. Celui de deux frères, Steve et Mickaël, issus d’une classe moyenne sans histoire, qui grandissent dans une petite ville française.
  • Rien, a priori, ne les distingue. Une scolarité ordinaire, des relations familiales banales, des existences modestes. Et pourtant, lentement, presque imperceptiblement, leurs trajectoires se décalent, avant de bifurquer, presque imperceptiblement, vers une rupture radicale : le départ en Syrie, pour combattre aux côtés des Kurdes, contre Daech.
  • Le roman s’étire sur plusieurs décennies et refuse toute dramaturgie classique. Pas de moment-clé, pas de bascule nette : seulement une accumulation de micro-événements, d’humiliations scolaires, de frustrations diffuses, de silences. La désertion dont il est question n’est pas spectaculaire ; elle est lente, presque invisible. Le personnage ne disparaît pas d’un coup : il se délite, se retire du monde, devient progressivement étranger à lui-même et aux autres. 
  • Bégaudeau installe ainsi une forme d’énigme : comment une vie ordinaire peut-elle mener à un destin qui semble, de l’extérieur, extraordinaire ?

Points forts

  • La grande force du livre réside dans son refus du spectaculaire. Là où beaucoup de récits contemporains cherchent l’explication — psychologique, sociale ou politique — Bégaudeau choisit l’opacité. Il ne juge pas, ne répond pas, il observe. Ce choix donne au roman une puissance troublante : il restitue la complexité réelle des trajectoires humaines.
  • L’écriture est sèche, précise, presque clinique, elle capte les gestes minuscules, les inflexions de voix, les non-dits. L’auteur excelle à montrer comment une existence se transforme sans bruit, comment le banal devient inquiétant. Fidèle au style de Bégaudeau, elle est d’une précision chirurgicale. Les phrases sont courtes, tendues, sans effet. Chaque scène semble anodine, mais participe à une construction d’ensemble d’une grande cohérence. Le romancier excelle à capter les signes faibles : une remarque de professeur, un geste d’exclusion, un malaise diffus.
  • Enfin, le livre impressionne par sa maîtrise du temps long. En suivant les personnages sur plusieurs années, il donne à voir ce que peu de romans parviennent à saisir : la lente fabrication d’un destin. Non pas un événement, mais une série de glissements.
  • Désertion s’inscrit dans une œuvre cohérente : comme dans un de ses précédents romans,  Un enlèvement, Bégaudeau s’intéresse à ce qui échappe au regard, à ce qui se joue en périphérie du visible. Il déplace toujours le centre de gravité du récit — ici, la désertion n’est pas forcément là où on l’attend.
  • Ce refus du spectaculaire est aussi une force politique. En évitant toute dramatisation, l’auteur déjoue les récits médiatiques habituels. Il montre que les trajectoires extrêmes ne naissent pas forcément de situations extrêmes, mais peuvent émerger du tissu le plus ordinaire de la vie sociale.

Quelques réserves

  • Ce parti pris a cependant son revers. À force de refuser toute explication, le roman peut frustrer. Certains lecteurs resteront à distance, faute d’un point d’accroche émotionnel ou narratif. De même, la monotonie apparente — voulue — peut donner une impression de répétition. Le quotidien s’étire, les scènes se ressemblent, et l’absence de tension dramatique peut lasser.
  • Cette absence d’explication produit un effet rare, presque dérangeant. Le lecteur est privé de grille de lecture, contraint de rester dans l’incertitude sur les vraies motivations du départ des deux frères en Syrie. Ce regard très analytique, presque froid, limite parfois l’empathie. Les personnages existent davantage comme trajectoires que comme êtres profondément incarnés.

Encore un mot...

  • Ce qui frappe, au-delà de l’intrigue, c’est la portée du projet. Désertion est moins un roman sur la radicalisation qu’un roman sur notre incapacité à raconter les vies contemporaines, dans une société où les vies se construisent sans récit clair, sans horizon stable, où l’on glisse plus qu’on ne choisit.
  • La désertion devient alors une métaphore contemporaine : celle d’individus qui s’effacent sans bruit, happés par des forces diffuses — sociales, médiatiques, existentielles. C’est un roman qui ne cherche pas à plaire, mais à inquiéter. Et c’est précisément ce qui le rend précieux.

Une phrase

  • «  A la brasserie, Richard rappelle souvent à Mickaël la règle numéro 1 du métier à savoir le sourire, ce qui suscite une réplique ironique de l’employé sur quoi l’employeur enchérit et ainsi de suite, à longueur de journée ils se frictionnent et leur petit numéro amuse Jade et désole Steve qui calme le jeu comme il peut, rattrapant une négligence de son frère, passant de la pommade à un client heurté par sa sécheresse, justifiant ses retards, rajustant une fourchette, s’excusant pour ses jurons, souriant pour deux ».

L'auteur

  • François Bégaudeau, né en 1971, est une figure singulière et atypique du paysage littéraire français. Écrivain, critique et ancien enseignant, il s’est fait connaître avec Entre les murs (2006), adapté au cinéma et récompensé par la Palme d’or en 2008.
  • Son œuvre alterne romans et essais, souvent marqués par une observation acérée des comportements sociaux et par une attention constante aux rapports de classe, aux discours dominants et aux illusions collectives.
  • Avec des livres comme Histoire de ta bêtise (2019) ou Un enlèvement (2020), il a construit une écriture reconnaissable : analytique, ironique, souvent à contre-courant. Il cultive un style reconnaissable : ironique, précis, volontiers désenchanté.
  • Avec Désertion, il poursuit cette trajectoire singulière : une littérature qui ne cherche ni à séduire ni à rassurer, mais à regarder — au plus près — ce qui, d’ordinaire, échappe.

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