Le Talisman perdu d'Anoush

Mosaïque ou tapis aux mille fils à dénouer - une quête des origines pleine de chutes et de recommencements, de tendresse et d'espérances
De
Pierre Jarawan
Héloïse d'Ormesson
Traduit de l’allemand par Nicolas Véron
Parution en mai 2026
464 pages
23 €
Notre recommandation
5/5

Infos & réservation

Thème

D'Anoush, leur grand-mère, Lilit et Lina ne savent pas grand-chose, si ce n'est ce dont leur grand-père, Maroun, se souvient. Tous deux ont élevé leurs petites filles, après le décès de leurs parents, après une vie partagée - de l'après-guerre au milieu des années 60 - entre Québec et Beyrouth. Grand père fantasque, grand-mère mystérieuse, entre les deux, l'inconnue d'une vie dont ne sait que peu de choses : Anoush était la survivante de la persécution des Arméniens par les Turcs en 1915, toute petite fille exilée, réfugiée, au Liban dans un orphelinat.

Lillit et sa sœur jumelle vont partir à la conquête des souvenirs de leur grand père pour tenter de faire revivre cette femme aimée et mystérieuse. Une grande partie de la mémoire est enfouie dans les méandres de l'histoire du Liban, entre terre d'asile, de patchwork de cultures, de rêves de grandeur et de décomposition. Un voyage initiatique, à rebours du temps pour exhumer des pages douloureuses d'histoire, découvrir les secrets de la communauté arménienne du Liban et accessoirement ceux de ce grand père facétieux et visionnaire. 

Points forts

Ce roman à la première personne pourrait être résumé en la quête des racines arméniennes d'une jeune canadienne entreprenante et débrouillarde, engagée dans le jeu complexe de la recherche des traces de vie d'une grand-mère disparue. 

Mais le roman est bien plus que cela : l'exhumation d'une page d'histoire toujours niée par les Turcs, celle du génocide arménien des années 1915. Celle d'Anoush est semblable à celle des enfants ayant survécu à "la marche de la mort" dans le désert pour atteindre un orphelinat au Liban, être adoptée par des libanais, puis reconstruire sa vie à Montréal, entre nostalgie et recommencement. 

Pierre Jarawan choisit de nous placer aux côtés de Lillit, documentariste et amateure de cinéma, pour  exhumer avec une subtile alternance les souvenirs de son grand-père et mener, à Beyrouth, les recherches nécessaires à la reconstitution de la vie d'Anoush. Véritable jeu de piste qui la conduira un certain été de 2020 dans les méandres de quartier pauvre de Beyrouth, ou s'est recomposée une communauté armnienne.                                                                                                                                                                         

Outre l'histoire touchante qui se construit pas à pas comme un puzzle ou une mosaïque dont les pièces s'assemblent, le roman s'attache à décrire le rêve libanais de l'après-guerre, ses grandeurs, dont un programme spatial - qui avant d'être probablement saboté par les Occidentaux, avait placé le Liban dans le peloton de tête des prétendants à la conquête spatiale. Il raconte aussi ses déchirements, ses antagonismes, et la lente décomposition de l'Etat sous les effets de la corruption et des affrontements inter-religieux du milieu des années 1960 jusqu'à 2020. 

Les personnages sont tous attachants, et la découverte progressive de ce qui les unit évoque les surprises que réserve un bon roman policier.  

S'il est difficile de résumer les qualités objectives du roman (une histoire originale et originalement construite)  et subjectives (une écriture de grande qualité, qui vous place avec l'élégance des mots bien choisis au cœur de l'action), un de ses points forts est de marier la trame romanesque avec des faits historiques précis et avérés, des personnages de fiction avec des événements qui se sont effectivement passés tels que  les personnages les vivent. 

Quelques réserves

Aucune réserve. Ce roman est aussi bien écrit que traduit.

Encore un mot...

Pour dire les choses très simplement, la lecture de ce roman plein de tendresse et d'une pointe d'autodérision m'a aussi appris des tonnes de choses sur l'histoire de la communauté arménienne après le génocide de 1915! Le Talisman perdu d'Anoush est un très beau roman, à la plume alerte, qui marie intelligence historique et émotionnelle et vous entraine entre rires, sourires et larmes dans la quête de ce message énigmatique que Lillit et sa sœur vont tenter de déchiffrer.

Avec les clins d'œil que fait Lillit au lecteur, l'histoire est émouvante et crédible, riche d'informations véridiques, issues entre autres de l'histoire du cinéma qui nous dévoile l'origine de ce "compte à rebours" qui sera aussi celui de la quête des jumelles, du chapitre 50 - à l'ouverture du roman - au chapitre O - le dénouement. Un dénouement qui se joue du temps et du lieu, partagé entre les hublots de deux vols le 4 aout 1965 et le 4 aout 2020 - un nouveau départ pour rester fidèle à ses idéaux, un espoir de renaitre après le chaos. Et le Talisman me direz-vous ? Je vous  laisse le plaisir d'en découvrir les mille fils, au terme de la quête de ce mystérieux objet aux secrets cachés !

Une phrase

  • " En l'an de deuil 1930, le jeune Maroun s'installa chez son oncle Wissam, au treizième étage d'un immeuble de Saint-Laurent, officiellement numéroté quatorze étant donné que, m'expliquait Grand-père, le monde était plein d'imbéciles qui préféraient croire à la chance et à la malchance plutôt qu'à la raison et à la science.
    On avait, de cet appartement, une vue imprenable sur le quartier. Chinois, Italiens, Juifs d'Europe de l'est, Slaves, Portugais, Grecs, émigrés divers de l'ancien Empire ottoman, tous avaient débarqué au début du siècle au port de Montréal, d'où ils avaient rejoint - dûment lavés et épouillés- les files d'attente des bureaux de l'immigration, boulevard Saint-Laurent. On ne leur y opposa guère d'obstacles. Ce pays gigantesque était alors peuplé de quatre millions d'habitants, trop peu pour constituer un marché intérieur digne de ce nom comme pour mettre en valeur les régions de l'Ouest, et c'est pourquoi son gouvernement, renonçant à leur imposer des formalités trop strictes, avait accueilli à bras ouverts tous ces nouveaux venus. Munis d'un tampon sur leurs passeports et d'un permis de séjour permanent dans la poche, les arrivants poursuivirent leur route vers l'Ouest, ce qui voulait simplement dire quelques rues plus loin, dans les quartiers avoisinants." P 53

  • " « Votre grand-mère ne vous a donc jamais parlé d'Antoura? m'a demandé tout à l'heure le père Bertrand quand je lui ai expliqué le but de mon voyage.
    - Je ne l'ai pas connue. Mais d'après ce que je sais, elle a tiré un trait dessus quand elle est partie et ne l'a jamais plus évoqué.
    Et votre grand-tante ? Anahid ?
    - Nous ignorons ce qu'elle est devenue.
    C'est la seule que nous ayons, m'a alors dit le père Bertrand en me tendant la photo, qu'il venait de sortir d'un classeur. Elle semble avoir été prise à des fins de propagande, comme le suggèrent ces fleurs et ces tuniques blanches, symboles d'innocence et de paix. Prenez votre temps. 
    J'ai observé toutes les filles, une par une.
    Au bout d'un moment, il m'a demandé: Votre grand-mère est-elle sur la photo?
    Le grain de l'image rendait impossible cette certitude. Les enfants, même les plus petits, paraissaient plus âgés qu'ils ne devaient l'être. À l'écart était assise une petite fille au visage couvert de grains de beauté.
    Ce pourrait être elle.
    - Anoush? C'était bien son prénom? 
    J'ai hoché la tête.
    Si c'était bien Anoush, elle se tenait légèrement à l'écart, d'une longueur de bras peut-être."  P. 214

L'auteur

Pierre Jarawan est romancier, poète, slameur et scénariste, à moins que ce soit l'inverse ! Ses racines allemandes et libanaises imprègnent son travail. Elles font du Liban le décor de ses romans et de la recherche d'identité de ses personnages : Tant qu'il y aura des cèdres (Edition originale en allemand 2015)  a reçu le prix des lecteurs du Livre de poche 2021 et Un chant pour les disparus  a été publié en 2021.                            

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