Très brève théorie de l’enfer

Mutation professionnelle à l’étranger : confrontation nourrissante au Monde ou tentative d’échapper à son propre destin ? Un envoûtant roman autobiographique
De
Jérôme Ferrari
Actes Sud
Parution le 4 mars 2026
155 pages
16,50 euros
Notre recommandation
4/5

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Lu
par

Thème

Un enseignant corse, désabusé, balloté entre l’amer constat d’élèves plus préoccupés par l’uniformité déprimante de leurs tenues vestimentaires américanisées et l’étouffante et incessante infiltration touristique, décide de demander sa mutation sous des cieux éloignés, espérant retrouver l’allant nécessaire à l’exercice épanouissant de son art.

Alger l’accueille, lui offrant, en dehors d’une classe réellement désireuse d’apprendre, la satisfaction de rencontrer Nardjess, jeune et belle algérienne également enseignante et qui devient sa compagne. Leur union donne vie à une petite fille, Afsaneh.

L’impossible sérénité le pousse à renouveler une demande d’un nouveau poste à Abu Dhabi, entraînant, sous le masque d’une amoureuse contrainte, sa femme et sa fille dans une ville surdimensionnée à l’architecture déshumanisée.

Leur gouvernante srilankaise, Kaveesha, en rupture avec sa famille depuis de nombreuses années, leur renvoie l’image en miroir de la souffrance de l’exil, indispensable ou volontaire, pour en mesurer à chaque instant la cruelle réalité…

Points forts

  • Jérôme Ferrari infuse dans son écriture la difficulté d’être « au monde » et d’en assumer la charge ténébreuse et sclérosante.

  • Le ton est inévitablement grisâtre, même si, à rebours d’un texte parfois austère, surgit la petite lumière d’un sentiment amoureux ou affectueux qui vient, telle une flamme vacillante, caresser d’une douceur passagère la rudesse d’une vie sans éclat.

  • Tout cela pourrait sembler assez désastreux mais la richesse de ce roman l’auréole d’une saveur quasi poétique et une forme de décortication des relations humaines apporte à l’ensemble un réalisme pragmatique.

Quelques réserves

Certes, les phrases sont longues. Certes, les digressions peuvent lasser. Certes, la relative noirceur du propos peut agacer.

Mais l’émotion transperce le texte et emporte le lecteur dans le dédale d’une vie finalement assez originale.

On peut admettre néanmoins que pour certains lecteurs, l’attribution d’une annotation de quatre cœurs puisse sembler excessive.

À chacun de faire sa propre estimation !

Encore un mot...

Jérôme Ferrari trace dans ce roman un trait reliant de manière philosophique les archipels d’une réflexion dessinée autour de questions aussi diverses que concrètes : le désir d’une vie autre, la difficulté parfois insoupçonnée ou, en tous cas, amenuisée de l’émigration économique ou sociale, la pesanteur de l’éloignement des repères habituels ou la menace de l’éclatement familial derrière une existence loin de ses bases, faussement magnifiée par une aisance financière proche de la frivolité !

C’est aussi une manière pour l’auteur de revenir sur ce qui constitue l’essence de son œuvre : le lien entre les êtres, la difficulté du rapport sociétal et la dépendance de sa propre existence à l’acceptation de l’autre.
Le texte aborde de façon plus globale cette forme de tension -une sorte d’enfer- entre une population expatriée pour le compte d’entreprises en général puissantes et des autochtones auprès de qui s’immisce une condescendance à la fois affirmée et quelque part craintive.

Jérôme Ferrari livre un texte fort, autobiographique, fruit de sa propre expérience d’enseignant successivement en Corse, à Alger et à Abu Dhabi.

Une phrase

« Mais la désolation de Nardjess me renvoyait à ma propre solitude, la solitude des imposteurs dans laquelle, je m’en rendais bien compte, j’étais reclus depuis longtemps car, même si je m’étais bercé de l’illusion que j’éprouvais un vif intérêt pour mes semblables, en réalité ils m’indifféraient totalement… » P.129

L'auteur

Jérôme Ferrari est né en 1968 à Paris de parents corses. Il est agrégé de philosophie et romancier.

Il a obtenu en 2012 le prix Goncourt pour son roman, Le sermon sur la chute de Rome (Actes Sud), et le prix littéraire du Monde en 2018 pour À son image (Actes Sud).

Son roman précédent Nord sentinelle. Le conte de l’indigène et du voyageur a été publié en 2024 et a fait partie de la sélection France Culture- Nouvel Obs de la rentrée littéraire.

Ce dernier ouvrage a fait l’objet, lors de sa publication, d’une chronique sur le site Culture Tops

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