Thêatre-Spectacles

La Double inconstance

Honneur aux meilleurs: un délicieux moment de théâtre
De Marivaux
Conseils dramaturgiques : Emanuele de Luca. Scénographie : Alain Lagarde
Mise en scène : Philippe Calvario
Avec Luc-Emmanuel Betton, Roger Contrebardo/Philippe Calvario, Maud Forget, Guillaume Sentou, Sophie Tellier, Alexiane Torres.

Infos & réservation

Théâtre 14
20 avenue Marc Sangnier
75014 Paris
Tél. : 01 45 45 49 77
Jusqu'au 20 avril 2019 Mardi, vendredi et samedi 20h30. Mercredi et jeudi 19h. Samedi 16h30.

Lu / Vu par

Anne-Claude Ambroise-Rendu
Publié le 09 avr . 2019

Recommandation

5,0En prioritéEn priorité

Au fil de la programmation théâtrale, on en arrive presque toujours à la même conclusion: Marivaux est l'un de nos 2 ou 3 plus grands auteurs de comédies, étonnamment actuel. Surtout lorsque la pièce est, comme là, admirablement montée.

Thème

Sylvia et Arlequin, villageois de petite condition, s’aiment. Le prince, tombé amoureux de Sylvia, fait enlever les deux amants et s’emploie, avec l’aide de ses gens, filles de domestiques et officier du Palais, à les séparer par la persuasion. Flaminia se charge de charmer Arlequin pour le détacher de Sylvia, tandis que, sous les traits d’un seigneur anonyme, le prince en personne séduit Sylvia. 

Malgré la distance sociale qui oppose ces personnages et que Marivaux souligne avec férocité et à force de d’artifices et de faux- semblants, la double séduction opère. 

Une vérité imprévue finit par advenir. L’inconstance de Sylvia et d’Arlequin les révélant à eux-mêmes, les arrache à la pureté illusoire de leur amour d’enfants, les faisant entrer dans l’âge adulte. C’est bien pourquoi la pièce, comme l’enfance, s’achève par un double mariage.

Points forts

- Le texte de Marivaux, plein d’esprit et de cette légèreté qui fit tout le brio et la grâce du théâtre du XVIIIe siècle, mais aussi d’une rigueur et d’une concision sans laquelle il verserait dans la fadeur, est d’une efficacité remarquable. Chaque réplique, marquée par une parfaite économie de mots, est nécessaire et c’est pourquoi cette pièce nous parle autant aujourd’hui encore.

- La finesse d’une mise en scène pétulante permet au texte de déployer avec allégresse toute sa férocité et son intelligence. Avec ses deux niveaux et son rideau végétal, le plateau est un terrain de jeu parfait offert à ce chassé croisé de l’amour et de la duplicité. Les incursions des comédiens dans la salle permettent d’impliquer le public sans le solliciter à l’excès, et élargissent juste ce qu’il faut les limites de cette scène amoureuse. La différence des tailles des comédiens donne un corps aux rapports de domination et de résistance qui mettent aux prises ces villageois refusant l’autorité et les séductions de la cour et les courtisans progressivement séduits par cette authenticité rebelle.

- Les moments de chant (celui du prince interprété par le contre-ténor, Luc-Emmanuel Betton) et de danse, fidèles à l’esprit de ce divertissement pour lequel Marivaux souhaitait « un air italien, quelques danses et un pas de deux » donnent à la pièce un parfum de Comedia Del Arte.

- La qualité des comédiens (Guillaume Sentou campe un Arlequin merveilleusement gauche, bondissant et gracieux; Sophie Tellier une Flaminia à la fois vénéneuse et facétieuse) qui mènent avec un plaisir évident ce ballet du désir et du mensonge.

Points faibles

Ils sont peu nombreux et de peu d’importance:

- On peut regretter l’adjonction d’une bande musicale un peu inutilement tapageuse

- Quelques éléments du décor mobile peu esthétiques.

En deux mots ...

Un délicieux moment de théâtre qui, plus qu’un divertissement raffiné, est une critique aiguisée des tartufferies et des bassesses courtisanes, du désir de richesse qui entrave les hommes (Arlequin à qui Trivelin promet que s’il abandonne Sylvia au prince il sera comblé de maisons rétorque : « ah que cela est beau ! Il n’y a qu’une chose qui m’embarrasse ; qui est-ce qui habitera ma maison de ville, quand je serai à ma maison de campagne ? ») et une analyse cruelle des intermittences du coeur et du jeu de la séduction.

La remarquable mise en scène de Philippe Calvario sublime la Double Inconstance, en donnant à voir l’érotisme subtil qui caractérise le marivaudage des protagonistes et le jeu des rapports de domination pour offrir à un public ravi cette première pièce moderne du théâtre comique français. Et cependant il n’est pas sûr que tout finisse bien ici ainsi que le suggère l’ambiguité de la réplique finale d’Arlequin (« À présent, je me moque du tour que notre amitié nous a joué. Patience ; tantôt nous lui en jouerons d’un autre ») qui laisse augurer de vengeances et d’orages à venir.

Un extrait

«  Lorsque je l’ai aimé, c’était un amour qui m’était venu ; à cette heure je ne l’aime plus, c’est un amour qui s’en est allé ; il est venu sans mon avis, il s’en retourne de même ; je ne crois pas être blâmable. »

L'auteur

Créée en avril 1723 à l’Hôtel de Bourgogne, la Double inconstance est l’oeuvre d’un auteur de 35 ans et presque débutant. Jouée 15 fois puis un peu tombée dans l’oubli, cette pièce entre au répertoire de la Comédie française en 1934. Elle n’a plus jamais cessée d’être jouée depuis. Interprète, metteur en scène de théâtre prolifique (il a collaboré avec Patrice Chereau pour Henry VI, Richard III de Shakespeare et Phèdre de Racine ) et d’opéra, Philippe Calvario, qui dirige la compagnie Saudade, donne en 2010 Le Jeu de l’amour et du hasard, et  renoue aujourd’hui, avec le même bonheur, avec Marivaux.

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