Thêatre-Spectacles

La Mer

Une suggestion, Monsieur l'Administrateur...
De Edward Bond
Mise en scène : Alain Françon
Avec Cécile Brune, Éric Génovèse, Coraly Zahonero, Céline Samie, Laurent Stocker, Elsa Lepoivre, Serge Bagdassarian, Hervé Pierre, Pierre Louis-Calixte, Jérémy Lopez, Jennifer Decker, Stéphane Varupenne, Adeline d'Hermy

Infos & réservation

Comédie Française: Salle Richelieu
1 Place Colette
75001 Paris
Tél. : 0825101680
http://www.comedie-francaise.fr
en alternance jusqu'au 15 juin: Soirée à 20h30, dimanche à 14h

Lu / Vu par

Jacques Paugam
Publié le 16 mar . 2016

Recommandation

2,0A la rigueurA la rigueur

Thème

Au bord de la Mer du Nord en 1907, dans une petite ville du Suffolk, une noyade aux circonstances troubles est l'occasion d'un déchaînement de violences et de folies, liés pour partie à des quiproquos morbides, et à travers lesquels c'est l'humanité la plus élémentaire qui est remise en cause.

Points forts

1 Une langue très simple, très proche de la vie. Par moments, on n'est pas loin de la manière de s'exprimer de Pinter. Avec des petits riens, bourrés de sens.

2 Un décor, avec un panneau géant en fond de scène, représentant la mer, qui à lui seul imprègne par instants fugitifs les propos des uns et des autres d'une certaine poésie.

3 Trois très bons passages:

         - Au lever du rideau, une tempête magistralement évoquée, dans la nuit, avec une maîtrise exceptionnelle des effets spéciaux.
           Suivent une dizaine de minutes saisissantes qui situent remarquablement le traumatisme à l'origine du récit. On suit un jeune homme en quête de vérité et de réparation pour la mort de son ami dans la tempête.Willy Carson ne va cesser de se heurter à la folie de cette communauté. Tout y est déréglé. La grande bourgeoise, Mme Raffi, règne sur le village, menant les gens au gré de sa volonté, jusqu'à la cassure.
          Et la mer est là, omniprésente , représentant l'immuabilité de l'ordre établi, de ce qui semble ne jamais pouvoir disparaître, c'est à dire les classes sociales et les inégalités qui en découlent.

          - Lorsque la nièce de "l'héroïne", qui croit avoir perdu son fiancé dans le naufrage, évoque ce que l'amour, porteur d'absolu, représente pour elle. Et comment elle perçoit en elle ce fiancé comme un feu qui ne pourra jamais s'éteindre, mort ou pas.

          - Lorsque la grande bourgeoise dominatrice dresse le bilan de sa vie et fait le constat de son échec radical: "Je suis une torche ardente sans personne à éclairer".

Points faibles

1 Un sentiment de gêne, de dispersion lié à un double écartèlement:

          - En ce qui concerne l'axe central: est-ce, à partir d'un naufrage, une interrogation profonde sur la mer, la mort, le mystère, la lâcheté, l'amour, ou la radiographie de la domination totale d'une petite ville par une femme originale, autoritaire, pleine de mépris pour les autres et qui fait payer à ceux qui l'entourent le fait de ne pas avoir trouvé un terrain de vie à sa mesure ?

           - Ecartèlement aussi dans l'expression des regards sur la vie, avec une dominante de vision très sombre sur l'univers et les hommes, n'excluant cependant pas quelques sursauts d'espoir en l'amour et dans la valeur salvatrice d'un changement de vie.

2 Une construction alternant courtes saynètes efficaces -par exemple, durant les dix premières minutes- et pavés plus ou moins interminables. Entre autres: la répétition du spectacle annuel montée et dirigée par "l'héroïne" de la pièce; et la scène ou le marchand de tissus, faisant un pas de plus dans la folie,lacère sans fin ses plus belles pièces.

3 L'abus des effets spéciaux, trop longs entre les différentes scènes, qui ne fait que souligner une certaine lenteur dans le déroulement de l'intrigue; et qui, s'ajoutant à l'absence d'un fil conducteur homogène, a fait que nous nous sommes ennuyés assez souvent, confirmés en cela par la multiplication fréquente des quintes de toux dans la prestigieuse salle Richelieu...  

En deux mots ...

1 Une question: comment un grand metteur en scène comme Alain Françon -probablement le plus grand metteur en scène de Tchekov, aujourd'hui- et qui en est donc à sa 13° oeuvre de Bond, a-t-il pu se laisser engluer dans un tempo aussi lent, trop souvent réducteur d'énergie ?

2 Un constat et une suggestion : comme parfois à la Comédie-Française -ce fut vrai l'année dernière, pour Lorca et Gorki, par exemple- les limites d'un texte sont pour partie compensées par les décors (Lorca), la direction d'acteurs (Gorki)et, ici, les effets spéciaux dans les premières minutes. C'est bien, ça montre toutes les potentialités de la Grand Maison, mais ça ne suffit pas...

Le temps est sans doute venu pour le nouvel Administrateur, Eric Ruf, dont on attend beaucoup, qu'il se  pose la question des critères de sélection pour l'entrée au sacro-saint Répertoire. A suivre...

Une phrase

Qui seront trois:

- "Ce sont toujours les détails qui produisent la tragédie".

- Et aux deux extrêmes:
                - côté sombre:  " Si on regarde de près, la vie est insupportable". Ou encore: "L'univers est gorgé de choses qui tuent".
                - côté lumière: "la vérité est patiente. Vous la trouverez".

L'auteur

Edward Bond est l'auteur prolifique d'une cinquantaine de pièces, dont son oeuvre majeure, la trilogie des "Pièces de guerre", écrite au milieu des années 80.
Son théâtre est un théâtre de la violence, de la peur, de la guerre, et de la démesure et de la folie des hommes.
"La Mer" a été créée en 1973 à Londres, au Royal Court. Bond avait 39 ans.

C'est un auteur souvent joué en France et mis en scène par les plus grands: Patrice Chéreau, Georges Wilson, Claude Régy et Alain Françon qui, avec "La Mer", en est à sa 13° mise en scène d'une oeuvre de Bond.

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