La Douleur

Duras au meilleur
De
Marguerite Duras
Mise en scène
Virginie Gaillard
Avec
Enora Ciapponi-Wahl, Virginie Gaillard et Eva De Jesus Flecho
Notre recommandation
5/5

Infos & réservation

Théâtre du Gymnase
38, Bd Bonne Nouvelle
75010
Paris
01.42.46.79.79
Jusqu’au 9 décembre 2026. Les mardi et mercredi à 19h.

Thème

  • Printemps 1945. Dans Paris libéré, une femme attend le retour de son époux, « Robert L. » déporté politique en Allemagne, dont elle n’a pas de nouvelles. C’est ce que raconte le « Journal » « retrouvé » par Marguerite Duras dans « deux cahiers des armoires bleues de Neauphle-le-Château », et qui couvre un peu plus d’une année, d’avril 1945 à l’été 1946.

  • D’abord, jour après jour du 20 au 28 avril, il y a l’incertitude et la douleur qui l’accompagne, ce « combat sans nom » qui prend toute la place, occupe tout son corps, véritable « supplice » traversé d’hallucinations et de l’image obsédante de l’homme mort au fond d’un fossé. 

  • Puis, avec l’annonce que Robert L. est en vie, les jours ne sont plus comptés, le temps se dilate, il n’est plus question de compter les jours. L’attente s’étend cette fois au voyage du retour en espérant que le détenu, très affaibli, ne mourra pas en chemin, puis à « la lutte avec la mort », pour alimenter et sauver ce moribond qui ne ressemble plus à l’homme qu’il était. 

Points forts

  • On savoure ici dans sa pureté, admirablement servi par la mise en scène et le jeu des comédiennes, le rapport si singulier que Duras entretient avec le langage. Tendue, poétique, abrupte et d’une simplicité qui, sans mélodrame aucun, sans moralisme non plus, son écriture oscille entre mystique de la douleur et ironie, entre le trop réel de l’intime et celui de l’Histoire, témoignant de la manière dont elle affronte la littérature pure. En croisant le « désordre phénoménal de la pensée et du sentiment (…) au regard de quoi la littérature (…) fait honte » que sont la guerre et la Shoah, et la description triviale, minutieuse et intime des soins donnés au mourant, Duras a livré ici l’un de ses meilleurs textes. 

  • La présence des trois comédiennes remarquables d’intensité, qui parfois, semblent dialoguer, dynamise ce texte, chacune d’entre elles prenant à sa charge de manière tout à fait singulière (plus « blanche » pour l’une, plus expressionniste ou plus raide pour les autres) le sens et la charge émotionnelle du texte. Dans une lumière crépusculaire, chacune, avec son phrasé, son rythme, son timbre, ses mouvements et les expressions de son visage, donne un corps et une chair à ce drame que l’on pourrait croire indicible. 

Quelques réserves

  • Aucune.

Encore un mot...

  • Le « journal » est un récit écrit plusieurs mois après le retour de Robert Antelme - arrêté en juin 1944 et déporté à Buchenwald puis à Dachau-, vraisemblablement en 1946-1947, au moment où il écrit L’Espèce humaine. 

  • Le topos classique du “manuscrit retrouvé“, qui est aussi un journal retravaillé, réécrit, proposant un récit qui ne se contente pas de “rapporter“ comme le ferait un journal publié tel quel, mais qui “raconte“, est ainsi revisité. Le texte est construit à partir d’une fin connue, celle qui donne son titre au texte de 1975 publié dans la revue Sorcière - « Pas mort en déportation » - Robert L. a survécu aux atrocités nazies. 

  • Tout en recréant les conditions de l’actualité et d’incertitude inhérentes à l’écriture d’un journal, Duras en modifie la perspective : elle écrit à partir de la vie, une vie qui s’épanouit à la fin dans la lumière d’une plage italienne, sans proposer de fin heureuse

Une phrase

  • « S’il revient nous irons à la mer. Ce sera l’été, le plein été. […] il atteindra la plage, il restera debout sur la plage et il regardera la mer. Moi, il me suffira de le regarder, lui. »

  • M : « Nous pouvons prévoir un jour de plus à vivre. […] prévoir dans trois jours […] serait quant à nous faire injure au bon plaisir de Dieu. Nous sommes scellées à Dieu, accrochées à quelque chose comme Dieu
    - D : Toutes les conneries, vous les aurez dites ! »

  • « J’ai entendu des cris retenus dans l’escalier, un remue-ménage, un piétinement. Puis des claquements de portes et des cris. C’était ça. C’était eux qui revenaient d’Allemagne. […] Je ne sais plus exactement. Il a dû me regarder et me reconnaître et sourire. J’ai hurlé que non, que je ne voulais pas voir. »

L'auteur

  • Un an après L’Amant, lauréat du prix Goncourt 1984 et vendu à des centaines de milliers d’exemplaires, faisant d’elle l’un des écrivains vivants les plus lus, paraît La Douleur. Ce recueil est composé de textes situés à Paris, sous l’Occupation, appartenant soit au témoignage soit à la fiction. Les quatre premiers, dont La Douleur se présentent comme des textes authentiques ; les suivants, comme « de la littérature ». 

  • On connait l’ambiguïté de Marguerite Duras à l’égard de la Collaboration, elle qui a travaillé à la Commission de contrôle du papier d’édition supervisé par la Propagande allemande, pratiquant une censure indirecte, qui a fréquenté avec plaisir nombre de collaborateurs notoires, voire pour certains pro-hitlériens (Ramon Fernandez), avant d’intégrer, en même temps que son mari, le MNPGD fondé par François Mitterrand et Jacques Bénet et d’adhérer au Parti Communiste au printemps 1945, avec qui elle rompt du reste en 1950. 

  • Son œuvre, considérable et protéiforme, est souvent présentée en “périodes“. Celle, classique, du  barrage contre le Pacifique (1950) ou du Marin de Gibraltar (1952), celle de la révélation du « style durassien »,  avec notamment Moderato Cantabile, puis celles des cycles, indien d’abord (Le ravissement de Lol V. Stein, 1964 ; L’Amour, 1972) puis atlantique (La Maladie de la mort (récit), en 1982 ; L’Amant, en 1984). 

  • Duras a donc touché à tout : du roman au théâtre (Savannah Bay, 1982), en passant par le cinéma, avec des scénarios originaux (Hiroshima, mon amour, 1960, Une aussi longue absence, 1961), et des adaptations cinématographiques de ses textes.

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