La Nuisette

Les pièges de l’intimité
De
Frédérique Gutman, Hervé Lavayssière, Jean-Marie Villiers
Mise en scène
Sophie Daull
Avec
Fabrice Clément, Jean-Christophe Cochard, Guillaume Destrem, Frida L'Autre
Notre recommandation
3/5

Infos & réservation

Théâtre Essaïon
6, rue Pierre au Lard
75004
Paris
01 42 78 46 42
Jusqu’au 8 mai 2026. Jeudi et vendredi à 20h50.

Thème

  • Trois frères quinquagénaires rangent la maison de leur mère, envoyée en EHPAD, et se partagent les reliques du patrimoine familial.

  • C’est évidemment l’occasion pour eux, qui sont tellement dissemblables et que tout oppose, de règlements de compte, pas si rares en temps de succession… Il y a là :

    • Antoine, le benjamin, homme de spectacle et de rock, ancien séducteur plus ou moins repenti, lance les hostilités en évoquant le passé ;
    • à quoi lui répond Roland, homme d’affaire comblé, mais confronté à la nécessité des licenciements ce qui ne semble pas troubler son cynisme ;
    • enfin Norbert, l’aîné, est un radiologue consciencieux et impliqué, mais d’une sécheresse implacable.
  • Les trois frères commencent par résister, avant d’exposer eux aussi leurs blessures. Ils n’ont en commun que leur passé, leurs parents, et l’immense puérilité qui leur reste d’une enfance maltraitée... 

Points forts

  • Aborder le thème de l’inceste maternel, ou plutôt d’une relation “incestuelle“ mère-fils, selon le terme forgé par le psychiatre Paul Racamier en 1982, est une excellente idée, et ce d’autant que ce spectacle, qui fouille l’intimité et les traumatismes de l’enfance, se déploie au-delà de la question de l’inceste dépliant avec finesse toutes les subtilités des souvenirs contrastés des uns et des autres.

  • Le grand mérite de ce texte est de n’être ni accusateur ni plaintif, et de s’en tenir à l’autopsie presque froide des dysfonctionnements d’une vie de famille inévitablement marquée par le « privilège » de l’un, la cruauté revancharde des autres et leur profonde tristesse, le délire incoercible de la mère et l’absence énorme du père. 

  • Resten alors trois frères, « ridicules et malheureux », et « toujours au même point ». Tout ceci s’exprime à la faveur de la distribution des biens de la famille, la possession des quelques richesses familiales n’étant qu’une compensation symbolique au sentiment de manque.

Quelques réserves

  • Quelque chose pourtant ne fonctionne qu’à moitié dans ce spectacle, même si le texte, qui n’a pas la densité des pièces de Nathalie Sarraute et Yasmina Reza tout en relevant du même registre, n’est pas en cause. 

  • Est-ce le rythme de la mise en scène, la nature de l’interprétation (avec une mention spéciale cependant à Fabrice Clément, dont la désinvolture sarcastique et crue est très convaincante) ? En tout cas, le spectateur demeure à distance de cette histoire pourtant bouleversante. 

  • La séquence qui voit apparaître la « psy » - ainsi que cela est noté sur le badge qu’elle porte sur la poitrine - est un ratage total de mise en scène. Ces cinq minutes didactiques, malgré le ton léger employé par l’interprète, n’ajoutent rien au propos de la pièce et l’alourdissent inutilement.

Encore un mot...

  • Il serait excessif de dire que la question de l’inceste maternel est taboue. Il est vrai qu’ele est peu traitée, mais on rappellera tout de même l’ouvrage de la journaliste Anne Poiret consacré à ce sujet (L'ultime tabou : Femmes pédophiles, Femmes incestueuses, publié en 2006 aux éditions Patrick Robin), qui fit grand bruit médiatique au moment de sa sortie.
  • L’autrice y rappelait que 4% des auteurs de crimes et délits sexuels incarcérés sont des femmes. Certes, cette criminalité fut longtemps niée ou minorée par le corps médical comme par les juges, mais le XXIe siècle n’en ignore plus la réalité. Le livre d’Anne Poiret n’est pas sans lien avec l’essor d’un discours sur le « versant noir de la maternité », figure du reste pas si nouvelle de l’abus de pouvoir et de la dangerosité.
  • Avant cela, Louis Malle, avec Le souffle au cœur en 1971, et Bernardo Bertolucci (La Luna deux ans plus tard) avaient fait de l’inceste maternel le cœur de ces œuvre cinématographiques.
  • Ces évocations et ces études n’ont pas peu contribué à reconfigurer le visage même de la famille et à forger un « univers de sens » inédit. 

Une phrase

  • Off : « Parlons-en. Le parlons-en, c’est un fromage italien ? Ah non, c’est un médicament ! »

  • Antoine : 

    • « Dans la famille “sans cœur“, je demande les frères ! »

    • « J’avais 12 ans quand j’ai dégagé de son lit et récupéré ma bite. »

    • « J’étais envahi d’images d’un corps offert mais interdit. »

  • Norbert : « La famille, c’est pas la république. L’amitié entre les frères et les sœurs ça existe, mais c’est pas automatique. »

  • Roland : « J’ai beaucoup travaillé et beaucoup mangé plutôt que de trucider tout le monde. »

L'auteur

  • Frédérique Gutman, Hervé Lavayssière, Jean-Marie Villiersqui ont écrit ce texte à six mains, sont trois eux aussi et venant d’horizons fort différents :

    • Frédérique Gutman a été 25 ans durant technicienne audio-visuelle, réalisatrice, autrice et lauréate du Trophée Premier Scénario Jeunes Talents du Centre National du Cinéma en 2002, avant de devenir psychologue clinicienne. Ses observations et ses rencontres avec ses patients ont inspiré La Nuisette.

    • Hervé Lavayssière se définit comme cinéaste, mais il est aussi acteur et producteur. 

    • enfin, Jean-Marie Villiers, après avoir été juriste fiscaliste, est devenu psychologue clinicien d’orientation psychanalytique, et forcément intéressé par la problématique œdipienne de la pièce et la psychanalyse “sauvage“ à laquelle se livrent les trois frères.

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