L’art d’avoir toujours raison
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Thème
Le public se trouve face à deux spécialistes issus du Groupe Interdisciplinaire de Recherche pour l’Accession aux Fonctions Électorales (la bien nommée G.I.R.A.F.E.), envoyés là pour nous former à l’art infaillible de remporter une élection, quelle qu’elle soit.
Les intervenants affichent un sérieux de rigueur (mais de pure façade), les pupitres sont en place, les écrans nous présentent le plan rigoureux de leur intervention ainsi que des graphiques plus diverses illustrations visuelles ou sonores destinées à appuyer leur démonstration imparable.
Au terme de cette formation, ils nous promettent le - ou plutôt les – “Graal“, à savoir :
être élu(e) en toute certitude et en toute circonstance…
… et pour cela, savoir comment – même quand on a tort – avoir toujours raison ;
et enfin, cerise sur le gâteau, découvrir dès aujourd’hui qui remportera la prochaine élection présidentielle !
Points forts
Il était grand temps que le théâtre, même sous la forme faussement académique de la conférence, s’empare de la parole politique pour la déconstruire de manière stimulante. En effet, l’enjeu n’est pas mince, si l’on considère qu’en démocratie, la dévolution du pouvoir procède d’une compétition électorale où le discours est roi (avec l’argent qui en finance la diffusion).
Ici nos conférenciers, confrontés à une matière immense et protéiforme, parviennent à ne pas se disperser et évitent de nous perdre dans un propos échevelé ou un catalogue fastidieux d’exemples pris au petit bonheur la chance. Ils tiennent un propos calibré, maîtrisé et structuré : leur plan présente toutes les apparences du sérieux, même si chaque démonstration se résume en une sentence savoureuse (exemples : « Pour rester proche, ne partez pas trop loin », « Si vous n’êtes pas cru, vous êtes cuit »).
Surtout, le spectacle rend tout à fait perceptible divers biais saturant le discours politique, et dont nous n’avions pas toujours conscience, alors qu’ils participent à façonner notre opinion : défilent ainsi de nombreux sophismes, euphémismes, fausses analogies (code du travail / code de conduite), appels à la peur, discours de la « pente glissante » (exhumation d’une sidérante extrapolation de Nicolas Sarkozy contre l’obligation du paquet de cigarettes « neutre »), utilisation intransitive de verbes transitifs (« Je veux transformer. » Quoi ? On se garde bien de nous le dire, et encore moins “comment“), recours incessant à des « concepts mobilisateurs » (aussi creux que rassurants).
A tout seigneur tout honneur, une place particulière est ici réservée au double vainqueur des récentes présidentielles, avec une mention spéciale à son legs le plus tangible, la célèbre « triangulation », dans ses traductions langagières, consistant par exemple à accoler le préfixe “re-“ (auquel les électeurs de droite sont sensibles) à tous les verbes d’action (qui motivent à gauche) qu’il emploie : c’est ainsi qu’il s’agit de « re-fonder le pacte républicain », de « re-construire l’école / le vivre-ensemble », etc...
- Les deux comédiens s’emploient avec une conviction et un sérieux (laissant penser au début du spectacle qu’il s’agit effectivement de deux spécialistes du langage politique) qui les honorent à démonter non seulement la “langue de bois“, mais aussi les tournures et les mots pareillement pernicieux, mais choisis à dessein pour nous persuader, à défaut de nous convaincre.
Quelques réserves
Quelques passages un peu surjoués, dont un fou rire tellement appuyé qu’il n’en devient pas vraiment un.
Quelques fausses évidences qui relèvent de la casuistique : l’exemple du coup d’Etat du 2 décembre 1851 réussi par Louis-Napoléon Bonaparte contre une Seconde République dont il était le président élu n’a pas valeur de généralité telle qu’énoncée plus bas (cf. Un extrait). De plus, dire que « le 13 mai 1958 » parti d’Alger fut un coup d’Etat « raté » est un peu audacieux, compte tenu du rapide ralliement du Comité de Salut Public lancé par les putschistes à la solution de Gaulle, dont des relais militaires (le général Massu) et civils (Léon Delbecque) étaient présents et actifs en Algérie aux côtés des insurgés, les uns comme les autres étant soucieux de mettre fin à la IVe République, qui n’y survécut pas.
Encore un mot...
Le “style conférencier“ fait florès ces temps-ci, avec un certain bonheur (cf. celles de Frédéric Ferrer par exemple), et le modèle est repris avec un réel talent par Valignat et de Carvalho, qui s’appuient sur divers travaux de recherche assez austères sur le discours, le langage et la communication politiques.
On regrettera que nombre de chroniqueurs, éditorialistes et autres “experts“ ayant un avis sur tout (et surtout un avis), n’y regardent pas d’un peu plus près du côté de ce spectacle avant de se lancer dans leurs paraphrases et autres exégèses laborieuses de déclarations politiques, cela leur éviterait de tomber dans les panneaux que détectent sans complaisance mais avec un réel humour les “formateurs“ de L’art d’avoir toujours raison.
Une phrase
« Pour réussir un coup d’Etat en France, il faut être … président de la République, et donc remporter une élection ! »
- [résumant les élucubrations du candidat Jacques Cheminade] : « Il n’y a pas de conquête sociale sans conquête spatiale ! »
L'auteur
Formé au Conservatoire national de Région de Clermont-Ferrand, Sébastien Salignat suit, en parallèle, un cursus universitaire scientifique. Après une admission au CAPES de mathématiques, il démissionne pour se consacrer au théâtre. Il travaille alors quelques temps en Auvergne avec Jean-Michel Coulon (Théâtre Parenthèse), Dominique Freydefont (la Cie D.F)… En 2007 il décide de reprendre une formation à Lyon au sein du GEIQ compagnonnage théâtre. Là, il joue sous la direction de Sylvie Mongin Algan, Joris Matthieu (Haut et Court), Claire Truche (la N-ième cie), Claire Rengade (Théâtre Craie), Jean-Louis Hourdin. A l’issue de sa formation, il est d’abord comédien et assistant à la mise en scène auprès de Sylvie Mongin-Algan (Les Trois-Huit), d’Anne Courel (Cie Ariadne) et de Géraldine Bénichou (Le Grabuge).
En 2012 il fonde la compagnie Cassandre pour pouvoir mettre en scène ses propres créations. Il travaille alors successivement sur TINA, une brève histoire de la crise, Quatorze, Petite conférence de toutes vérités sur l’existence, Taïga [comédie du réel], Love me…, Campagne .
Au delà de ses projets personnels il travaille régulièrement avec d’autres structures pour mettre en scène, en voix des textes ou pour des créations. (Grandreporterre#1 pour le théâtre du point du Jour, Festival En acte, Journées des auteurs de Lyon, Confluence des savoirs) . Et travaille à d’autres collaborations artistique en tant que comédien, regard extérieur ou auteur (Compagnies Ariadne, Mise à feu, L Bruit des couverts… )Né en 1985 à Clermont-Ferrand, Logan de Carvalho passe les vingt premières années de sa vie à ne pas savoir ce qu'il en fera, avant qu’un atelier de théâtre dirigé par Jean-Luc Guitton à la fac ne déclenche sa vocation. Logan entre au conservatoire de Clermont-Ferrand, et en 2008 il intègre la promotion W de l'Ecole Nationale d'Art Dramatique de Saint. Après sa sortie d’école en 2011, il travaille avec de nombreuses compagnies parisiennes, et tient le rôle principal dans Class Enemy de Nigel Williams, mis en scène par Nuno Cardoso au TNBA en mai 2013.
Logan collabore ensuite avec des metteures-en-scène comme Carole Thibaut, Leyla Rahbi ou encore Anne Theron, qui lui font partager la scène avec Mélody Richard ou encore Marie-Laure Crochant. Il écrit ensuite son propre spectacle, en racontant l'histoire de sa soeur. En 2015, il crée donc Moitié Voyageur un spectacle mis en scène par Gabriel Lechevalier, Anaïs Harté et Vincent Dedienne. En parallèle, il continue à travailler sur d'autres spectacles, comme Fleisch, un spectacle conçu par Pauline Laidet qui mélange danse et théâtre, et il joue dans L'enfant froid de Marius Von Mayenburg, mis en scène par Stéphane Benazet (mention spéciale du jury au concours de mise en scène du Théâtre 13 à Paris). De plus en plus tourné vers l’écriture, Logan de Carvalho collabore actuellement à la création de plusieurs séries humoristiques pour le web et la télévision.
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