Pour autrui

Un plaidoyer maladroit pour la GPA
De
Pauline Bureau
Mise en scène
Pauline Bureau
Avec
Marie Nicolle (Liz Chassagnac), Nicolas Chupin (Alex Briaud)...
Notre recommandation
2/5

Infos & réservation

Théâtre de la Colline
15 rue Malte-Brun
75020
Paris
01 44 62 52 52
Du 21 septembre au 17 octobre du mercredi au samedi 20h30, mardi à 19h30 et dimanche 15h30

Thème

 • Liz, la trentaine très active, tombe amoureuse du marionnettiste Alex. Sa première grossesse tourne mal, en raison d’un cancer qui se révèle alors et nécessite une ablation de l’utérus. 

• Face à une situation qui semble ruiner le désir d’enfants du couple, la solution de la Gestation Pour Autrui (GPA) se présente comme une issue, vers laquelle s’engagent Liz et Alex...

Points forts

 • Un décor multimodal assez ingénieux, qui permet de ne pas lésiner sur les effets (retour en automobile sous une tempête de neige...), ainsi qu’un recours souvent pertinent aux écrans, permettant de passer en souplesse d’un 23ème étage végétalisé à une clinique de San Francisco.

• Quelques beaux moments, porteurs d’une émotion sincère, ainsi le plaidoyer d’Alex pour la régularisation des papiers de sa fille, née sous PMA aux États-Unis, devant un fonctionnaire impavide et narquois.

• Un portrait de mère assez savoureux dans le genre de l’inconscience fielleuse... Dans l’ensemble, des comédiens qui tiennent la route, encore faut-il que celle-ci ne soit pas pavée que de bonnes intentions..

Quelques réserves

Cette pièce, qui se veut un plaidoyer pour la GPA, peut susciter de fortes réserves pour plusieurs raisons.

• En premier lieu, un irénisme voire une certaine malhonnêteté intellectuelle, qui se nichent dans la situation scénarisée : c’est ainsi que  – ô miracle – le désir d’enfants d’Alex et Liz rencontre une femme (Rose) qui ne s’épanouit jamais tant que lorsqu’elle est enceinte, peu importe de qui... C’est « la main invisible » d’Adam Smith acclimatée à la GPA, ce qui ne saurait étonner, puisque l’action se situe dans le milieu des bobos libéraux-libertaires parisiens...

• Ce genre d’artifice permet d’éviter allègrement les embarrassantes questions d’ordre éthique soulevées par ce mode d’enfantement. 

D’abord la « marchandisation du corps » et les transactions sous-jacentes de l’opération. En effet, une fois la (souriante) facilitatrice parentale consultée, notre couple passe un coup de fil à la banque et l’affaire est réglée dans la minute. Dans ce monde enchanteur, la mère porteuse ne fait pas de l’indemnisation de son geste une condition si importante, ce qui est aussi (peu) fréquent que celles ou ceux qui ne se prostituent pas pour de l’argent...

Ensuite, la problématique de la séparation de la mère porteuse d’avec l’enfant est réglée par un charabia New age de bon aloi, pour peu qu’on y adhère.

Du reste, puisque l’on parle d’enfants, la pièce escamote la manière dont ceux de Rose vont vivre le fait de perdre le contact avec un – comment l’appeler d’ailleurs, « frère » ou « sœur » ? – qu’ils ont accompagné(e) et avec qui ils ont dialogué et vécu neuf mois durant, au point de dessiner sur le vendre rond de leur maman de beaux dessins... 

Enfin, le procédé qui consiste à montrer les objecteurs à la démarche de GPA sous les traits soit d’une mère aussi rétrograde qu’azimuthée, soit d’un fonctionnaire-borné-et-inhumain, d’autant plus enclin à persécuter le citoyen qu’il le surplombe depuis un décor rappelant Brazil - voilà qui nourrit les soupçons évoqués plus haut.

• Ensuite, le propos combine - avec un didactisme rarement rencontré (depuis certaines « pièces à thèse » des années 1960-70) des bons sentiments d’une mièvrerie assez surprenante. Quelle n’est pas notre stupeur de découvrir dans la bouche des personnages que la pollution, c’est mal et ça provoque des cancers, lesquels constituent « l’épreuve du réel », que la médecine ne peut pas tout mais que les médecins - oui messieurs-dames ! - ont un cœur (qui bat même si parfois ils en opèrent) et peuvent se mettre à la place de leurs patients, que l’écologie, c’est important (la pièce sera-t-elle décomptée du temps de parole des candidats verts ?) ? 

• Le sommet du “gnan-gnan“, souvent effleuré, est atteint à deux reprises : d’abord, lors d’une scène onirique durant laquelle la spécialiste d’anapath’ vient sussurer quelques truismes bien sentis à une Liz anéantie par son opération. Mais rien ne dépasse le monologue final hallucinant de la créature aux cheveux violets et à haut potentiel intellectuel (manière de bien souligner l’absolue nécessité de sa naissance) mise au monde par GPA, sur fond de réconciliation générale sur le plateau. Là, le spectateur est plongé dans une perplexité aussi profonde que les forêts célébrées par la jeune enfant. 

• Dernière réserve : des personnages principaux dont la psychologie est d’autant moins fouillée qu’ils sont centraux. L’insignifiant Alex ne se définit que par les marionnettes qu’il sculpte ou agite, par quelques emportements vite calmés et l’on en saura au final bien peu sur sa personnalité et ce à quoi « il croit » (voir l’extrait). Quant à Liz, elle ne révèle des traits profonds de sa personnalité que lors de sa dépression post-opératoire, mais de manière fugitive et incomplète. Même si l’on comprend bien que dans le dispositif, les femmes (mère, sœur, Liz, Rose) sont centrales et quasi-décisionnelles et les personnages masculins (beau-père, Alex, mari de Rose) sont marginaux et relégués, on attend des nouvelles relations femmes-hommes qu’elles ne se traduisent pas par un renversement de la domination, et de toute manière, cela donne un résultat un peu léger en matière de conception des personnages au théâtre.

Encore un mot...

• Dans Pour autrui, les questions d’éthique sont comme écrasées par le désir (d’enfant) souverain d’un couple et, croit-on comprendre, plus précisément d’une femme privée de la possibilité d’en porter un. Cette exigence s’impose ici à la loi : pensez donc, cette dernière est nécessairement old school et inadaptée, puisqu’elle a été élaborée à partir les objections exposées plus haut... De ce fait, par certains côtés, on peut considérer la pièce comme un témoignage éclatant de l’individualisme tout-puissant si caractéristique d’un milieu « libéral-libertaire ».

• Il est rare que les bons sentiments produisent du bon théâtre, surtout s’ils s’accompagnent de procédés dramaturgiques plus que discutables. Dans le cas présent, des pensées grinçantes pourraient venir à l’esprit, et notamment celle-ci : était-il vraiment nécessaire d’engager des démarches aussi longues et coûteuses pour que le résultat tienne, quinze ans plus tard, des propos aussi « cul-cul la praline » ?

Une phrase

Un échange très révélateur des procédés et de la tonalité de la pièce :

Alex [refusant dans un premier temps la GPA] : « Je ne peux pas faire ça, Liz, je suis désolé. Ça ne me ressemble pas. C’est contraire à tout ce que je crois. »

Liz : « Tu crois à quoi ? Je te parle de don, de lumière, de sororité, d’entraide. Tout ça, tu n’y crois pas ? »

L'auteur

• Pauline Bureau, autrice et metteuse en scène, fait partie de la compagnie La part des anges et a déjà à son actif huit mises en scène de ses propres textes depuis 2014, ainsi que douze spectacles écrits par d’autres qu’elle a mis en scène depuis 2008.

• Certaines de ses pièces, comme Dormir cent ans (Molière du spectacle jeune public 2017) et surtout Hors la loi (évoquant le rôle de Gisèle Halimi lors du procès de Bobigny) ont été distingués tant par le public que par la critique.

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