Musée

« Si Dieu existe, je suis certain qu’il passe beaucoup de temps au musée […] » Joann Sfar
De
Chabouté
Ed. Vents d’Ouest
190 p.
23 €
Notre recommandation
5/5

Infos & réservation

Thème

Vous vous rendez au Musée d’Orsay, cette ancienne gare qui abrite maintenant la plus importante collection de peintures impressionnistes au monde. Vous vous attendez à y admirer l'art occidental de la seconde moitié du XIX° siècle à 1914 dans ses différentes formes : peinture, sculpture, arts décoratifs, art graphique, photographie, architecture...

Soudain, par la grâce d’un procédé scénaristique inédit, vous devenez l’objet de la visite. Ce sont les œuvres qui vous voient, vous observent et vous écoutent. Une fois les portes du musée ferméees, dotées d’une vie propre, elles s’animent, se déplacent, parlent, commentent ce qu’elles ont vu et entendu pendant la journée. Version contemporaine du Candide de Voltaire ou de l’Usbek des Lettres Persanes de Montesquieu, le regard faussement naïf qu’elles portent sur nos comportements de visiteurs nous bousculent et remettent en cause la façon dont nous « consommons » l’art. 

Musée est également, et peut-être avant tout, un superbe hommage rendu au Musée d’Orsay, qui en est bien sûr le personnage principal. L’album nous invite à une magnifique découverte du bâtiment traité comme une œuvre d’art à part entière. La virtuosité graphique et le génie du cadrage de Chabouté le présentent sous tous les angles : vues intérieures, extérieures, plans serrés ou larges, plongées, contre-plongées, de jour, de nuit… trônant en majesté, comme en lévitation, au-dessus du quai du même nom… On est bluffé par le talent et la minutie avec lesquels l’auteur sublime le bâtiment en lui donnant vie à lui aussi. 

Points forts

Il faut être fou, génial, ou les deux à la fois, pour se lancer dans un tel projet. 

Il faut être fou, génial, ou les deux à la fois, pour créer une BD dont l’ouverture est structurée comme un jeu d’échec dont les cases noires et blanches alternent à raison de 9 par pages, chacune portant le portrait en plan serré d’un visiteur ou un zoom également serré sur une partie d’une œuvre emblématique, et où il faut attendre le bas de la page 49, soit un peu plus du quart de l’album, pour voir apparaître la première bulle de texte. Et quel texte !

Il faut être fou, génial, ou les deux à la fois, pour construire un scenario où la Statue d’Heraklès se retrouve toutes les nuits dans les toilettes du musée pour essayer d’en comprendre le fonctionnement ou l’utilité du papier toilette ; où Narcisse, La Pensée, Charles Garnier et Persée se retrouvent tous les soirs derrière la grande horloge pour observer les passants ; où les tableaux deviennent noirs une fois la nuit tombée car « Les plats se promènent. Ils sortent du cadre. Ils vont se dégourdir les jambes. » ; où une idylle improbable peut se nouer entre Anacréon, statue exposée dans l’allée centrale (1851, Eugène Guillaume), et La Liseuse, tableau accroché dans la galerie peintures de salon (1861, Henri Fantin-Latour).

Il faut être fou, génial, ou les deux à la fois, pour maîtriser à ce point la puissance évocatrice du Noir et Blanc, le sens d’un cadrage très cinématographique mis au service de la dynamique de l’œuvre, et le travail sur la lumière où un simple trait de pinceau blanc dessine une silhouette gracile et parfaite.

Il faut être fou, génial, ou les deux à la fois, pour faire de chaque page d’un album un authentique moment de poésie.

Quelques réserves

Impossible de reconnaître toutes les œuvres du Musée d’Orsay qui se trouvent dans Musée. La liste ci-après, très partielle, constituée, je le reconnais avec humilité, avec le soutien d’internet, vous en donnera un petit aperçu : Coquelicots, 1873, Claude Monet ; Les Raboteurs de parquet, 1875, Gustave Caillebotte ; Autoportrait, 1879, Vincent Van Gogh ; sur le parvis du musée, Rhinocéros, Henri-Alfred Jacquemart ; Méditerranée, dite aussi La Pensée, Aristide Maillol, 1923-1927 ; Les trente-six bustes [D]es célébrités du Juste Milieu, Honoré Daumier ; Olympia, 1863, Edouard Manet ; L’Origine du Monde, 1866, Gustave Courbet ; Le fifre, 1866, Edouard Manet ; L’asperge, 1880, Edouard Manet… 

Bref, Musée nous invite à retourner illico au musée pour réviser nos classiques.

Encore un mot...

Au cours de cette visite, vous rencontrez également de touchants visiteurs… Le professeur qui explique à son élève adolescent qu’il devrait « emmener [s]on super rencard ici » ; la petite fille qui se met à danser devant une toile de Degas avant d’être rejointe par sa maman ; une autre petite fille qui fait visiter le musée à son Grand-Père aveugle auquel elle décrit avec de magnifiques mots d’enfant des œuvres telles que l’Autoportrait de Van Gogh ou Arrangement in Grey and Black No. 1, de Whistler, 1871, car cela lui plaît beaucoup « d’écouter les tableaux » ; le monsieur hésitant et timide qui se laisse aller à caresser les courbes d’une statue avant de s’en excuser auprès d’elle…

Une illustration

L'auteur

Pour une version détaillée du parcours de Chabouté, je vous invite à lire la notice de la chronique de Yellow Cab mise en ligne le 20 février 2021 sur Culture-Tops. Je pourrais y ajouter quelques albums plus récents que nous lui devons tels Alone, roman graphique en anglais, éd. Faber & Faber, 2018 ; sa contribution aux albums collectifs 50 ans d’édition Glénat, éd. Glénat, 2019 et Le Crime Parfait, éd. Philéas, 2022.

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