Vies Volées

Une émotion historique et graphique
De
Matz & Mayalen Goust
Editions Rue de Sèvres - 80 pages
Notre recommandation
4/5

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Thème

Toutes les nations ont à vivre avec leur passé, mais peu ont à conjuguer ce passé au présent, comme c’est le cas ici. De 1976 à 1983, régnait en Argentine une dictature militaire qui a fait disparaître des milliers d’opposants. Parmi ces opposants, se trouvaient de jeunes femmes enceintes, à qui, avant de les faire disparaître, on arrachait leurs bébés. Ces enfants étaient ensuite confiés à des notables du régime, qui les élevaient au sein d’un milieu forcément conservateur, ajoutant l’éradication mémorielle à celle physique.

Mais des femmes n’ont pas renoncé, les célèbres et courageuses mères de la Place de mai. Elles tirent leur nom des rondes hebdomadaires qu’elles font depuis 1977 sur cette place, en face du siège du gouvernement argentin, pour réclamer la vérité sur les disparitions de leurs enfants. Puis elles sont devenues les grand-mères de la Place de mai, quand leur combat est passé de « connaître le sort de leurs enfants disparus » à « retrouver leurs petits-enfants volés ». Pour elles, il était devenu essentiel que ces petits-enfants arrachés à leur famille puissent connaître leur véritable histoire.

Et le monde scientifique a légitimé leur combat, en permettant la création d’une banque génétique, qui abrite le profil ADN de toutes les familles des disparus et rend ainsi possible l’établissement des liens de maternité/paternité.

« Vies Volées » est l’histoire, fictive, de Mario et Santiago, deux Argentins qui vont se retrouver confrontés à leur destin et à leur histoire familiale. Le récit va habilement mêler la petite et la grande histoire, donnant à ces héros de papier une troublante réalité.

Points forts

Si le scénario de l’expérimenté Matz nous entraîne dans cette histoire à la fois instructive et émouvante, le véritable point fort, pour moi, tient dans le graphisme proposé par Mayalen Goust. Ses œuvres précédentes laissaient apparaître un talent de facture plutôt agréable, mais assez classique, et elle semble, avec cet album, avoir réellement trouvé la puissance de son style. La légèreté du trait, déjà perceptible, s’allie ici à un travail sur les couleurs et à une véritable originalité de gestion des cadrages et des décors, pour aboutir à un très joli résultat.

Le football est un protagoniste important du récit, lui qui offre aux Argentins un puissant dérivatif à ce malaise historique. Lorsque son mari prétend que l’amour rend idiot, la mère de Mario lui rétorque: « tu es sûr que c’est pas le foot qui rend idiot, plutôt, non ? » Matz s’est-il rappelé cette Coupe du monde de 1978, organisée par l’Argentine, dans les stades où s’exerçait la sanglante répression des opposants ? Ce serait une question à lui poser...

Quelques réserves

Un peu de trop de pathos altère le plaisir de lecture. Parfois, Matz ne rechigne pas aux effets convenus et prévisibles, qui alourdissent le récit. On a l’impression que ce talentueux scénariste aurait pu faire un peu mieux. L’épilogue du récit, dont je ne dirais rien ici bien sûr, m’a renforcé dans cette perception.

Encore un mot...

Avec "Essence", dont j’ai proposé la chronique sur ce site, « Vies Volées » est une de mes belles émotions de ce début d’année. Pour des raisons très différentes. J’ai aimé l’originalité d’"Essence", et j’ai adoré le charme graphique de « Vies Volées ». Vous ne devriez pas rester insensibles à ces morceaux de vie, surtout en gardant à l’esprit que cette fiction est sûrement très proche de la réalité d’êtres humains vivant en ce moment en Argentine. 

Alors, laissez-vous emporter par la grâce du trait de Mayalen Goust, et par le souffle de conteur de Matz, acceptez quelques imperfections scénaristiques, et vous devriez prendre un grand plaisir à découvrir cette Bande Dessinée.

Une phrase

« Tu sais Victoria, tu dois aller de l’avant. C’est ce que nous essayons tous de faire. Il te faut vivre, crois-moi, et se battre, ce n’est pas incompatible. Cela n’a pas de sens de gâcher ta vie, tu es jeune, tu as tout l’avenir devant toi. Il te faut vivre, sinon, ils n’auront pas seulement pris la vie de tes parents. Ils auront pris la tienne, aussi. Tu ne peux pas les laisser gagner. Pas sur toute la ligne. »

L'auteur

- Matz est un scénariste très prolifique qui nous a déjà régalé de quelques plaisirs Bédéphiles.  Je retiens sa série « le Tueur » (Casterman) avec Jacamon au dessin, qui avait mis en valeur son originalité de conteur d’histoires, en proposant comme héros, un tueur à gages, il fallait oser ! L’autre plaisir qu’il m’a procuré est son adaptation du Dahlia noir en BD (Rivages, Casterman noir). Pour venir à bout du copieux roman de James Ellroy, il avait réalisé un joli coup médiatique en se faisant aider par le célèbre metteur en scène David Fincher. Le dessin de Myles Hyman parachevait ce très beau travail. Et encore, ces exemples ne sont que des aperçus très personnels de l’ensemble de sa production.

- Si je connais moins bien Mayalen Goust, j’ai quand même eu la chance de la croiser sur un festival de BD, où elle m’avait fait une jolie dédicace d’un de ses ouvrages précédents, "Kamarades" (rue de Sèvres, avec Benoît Abtey et Jean-Baptiste Dusséaux). Elle a également réalisé, en collaboration avec Roger Seiter, l’adaptation en bandes dessinées des romans d’Anne-Marie Desplat-Duc, "les Colombes du Roi Soleil". Même si son trait était déjà très agréable, je trouve qu’elle atteint ici une forme de belle maturité artistique.

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