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Cinéma/Séries TV

Le crépuscule des cinémas

C’est beau mais c’est triste, tous ces bâtiments qui projetaient jadis du rêve… Un bel album à offrir aux passionnés de cinéma… et de photos !
De Simon Edelstein
Editions Jonglez - 287 p. - 39 €

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Lu / Vu par

Françoise Thibaut
Publié le 09 déc . 2020

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Thème

Ce n’est pas un livre. Du moins pas un livre  à « lire ». C’est un album : un album à regarder, avec parfois les yeux mouillés, ou en éclatant de rire tant l’image est insensée. Plusieurs centaines de photos, d’un temps envolé, révolu, mais non point totalement gommé. Un temps qui reste dans nos mémoires d’enfants éblouis par ces cathédrales du rêve que furent les cinémas. Surtout ceux des années 1950-70 jusqu’à ce que la télévision ne vienne « ronger » lentement mais implacablement l’enchantement.

Les 287 pages de ce voyage imaginaire se déclinent en 3 parties :

1 - D’abord les cinémas abandonnés : on traîne en Roumanie, au Cambodge, devant des façades dévastées, on s’attarde longuement en Californie, au Texas, à Chicago, à Brooklyn, éblouis par la densité des anciens palais du rêve,  aux noms flamboyants : Eldorado, Majestic, Rex, Paradise, Capitol, King, Palace…Quelquefois, salles discrètes d’avant la 2WW (en France, Italie ou Espagne),  parfois carrément rustiques dans des bourgades oubliées, ou bien rutilants, énormes avec leurs 2 ou 3 mille places, dotés de violents néons, de minarets de la modernité, visibles de très loin. On s’attarde sur les façades, puis on entre...le choc est terrible, mène au désespoir( P 104 ou 117). Puis, on nous raconte de folles histoires , celle du cinéma Dôme à Beyrouth  surnommé « l’oeuf » qui ne fut jamais terminé (p.76). On divague aussi vers les Drive In – surtout américains - devenus des esplanades sinistres aux inutiles écrans géants. Heureusement, pour nous consoler, il y a la belle histoire du  légendaire Loews’King de Brooklyn, Avec sa façade de temple babylonien, sa salle dorée de 3.676 sièges, inauguré en 1928, fermé en 1977, ruiné par la télévision, abandonné, branlant, funèbre,...jusqu’en 2013 où après 5 années de travaux, il est rouvert, avec pour son gala inaugural, un concert de Diana Ross. (p. 23) 

2 - La seconde partie (p.123) évoque « des lieux de vie en résistance » :  Le temple du 7ème art est pourtant loin d’avoir dit son dernier mot : Il évoque ces cinémas fermés dans lesquels vivent leurs propriétaires, une façon de se réapproprier un lieu qu’on espère revoir vivre bientôt, ou bien ces cinemas indiens où chaque jour environ 30 millions d’Indiens viennent pour quelques roupies oublier la précarité, ou encore au Mexique, en Birmanie, et même à Lausanne...Là c’est réconfortant, on  rend visite aux  projectionnistes : c’est Cinema Paradiso en vrai, sans Noiret et le gamin trop bavard, mais avec des professionnels en voie de disparition (P.128 à 144) ou bien La dernière séance de Monsieur Eddy revisitée, à la rencontre des caissières plantées au centre de l’esplanade, telles d’indéboulonnables vestales. On fait un tour à Cuba où dans les années 60 il y avait 135 cinémas : la plus forte densité au monde.  Au passage, il ne faut pas oublier la dimension « politique » des édifices : ceux retrouvés dans les ex-empires coloniaux sont là pour indiquer la puissance du colonisateur, son pouvoir industriel, sa capacité d’apporter le bien être. L’Occident apporte le rêve, le rire, l’oubli...Après la 2WW, notamment en Europe, les nouveaux cinémas sont construits très vite, implantés partout, dans le cadre du chapitre « culturel » du Plan Marshall, financé par les budgets US, afin de bien « implanter l’American Way of Life » dans le cerveau des Européens de l’Ouest. S’il y eut tant de cinémas à Cuba, cela correspondait à l’établissement d’un « rempart mental » nord américain pour empêcher que l’île ne succombe à d’autres sirènes. 

3 - La Troisième partie est (p. 213) le temps des reconversions  : Ces lieux immenses, souvent somptueux, abandonnés, mis à la vente, presque toujours défigurés ou détruits ont parfois été « récupérés » en brocantes immenses, grands magasins, bibliothèques, bingos ( L’Odeon de Birmingham, le Circle Theater de Dallas), en cantines ou lieux de cultes (Los Angeles p.220). Voyage étrange et déroutant, qui laisse entrevoir un certain bon sens dans l’innovation ; à l’inverse, comme à Verneuil sur Avre en France, une église sécularisée  devenue Cinema Trianon (p. 225), ou le cinéma Ideal à Nice  transformé en galerie marchande. 

Et puis il y a le terrible, cinématographique final de cette exploration  (P. 284-85) : « Barcelone, une fin d’après midi, il fait beau, zone piétonne face au Cinema Paris » (si connu, avec sa façade néo classique) ….Le lendemain, il fait toujours beau, mais le cinéma a disparu. Les passants n’en croient pas leurs yeux, assommés comme après une défaite du Barça. Des engins effrayants finissent le travail. Quelques années plus tard, Zara s’est installé sur les cendres du cinéma. Le ciel est nuageux ». 

Points forts

C’est beau et nostalgique. La remarquable qualité des images plonge la contemplation dans un monde où la féérie n’a pas entièrement disparu. La mémoire récupère des émotions, des attentes, des contentements. Peu de commentaires, mais toujours judicieux, ... 

Beau livre, en effet, inestimable pour  celles et ceux qui ont vécu cette incroyable époque des grands, beaux, irremplaçables cinémas. Cadres de leurs premières émotions, frayeurs ou larmes, rires ou ébahissements, souvent de leurs premiers baisers, de « séchages » de cours ou de catéchisme, de découverte des esquimaux à la  craquante pellicule chocolatée, sortis de la grinçante corbeille en osier de la dame placeuse avec sa loupiote magique, indispensable guide sur le tapis rouge ou le linoléum moelleux.

Points faibles

Il y a aussi une dimension de cruauté dans cet album, d’irrémédiable sentiment de gâchis, d’irrespect envers le souvenir, le plaisir innocent envolé dans les strates d’une nouveauté peu réjouissante, parce que sans partage. Ceux qui les ont vécu se souviennent de l’émotion collective devant l’incendie d’Atlanta d’Autant en emporte le vent, de toutes les joues baignées de larmes à la sortie de Z de Costa Gavras, des fous rires devant Monsieur Hulot, de l’irrésistible envie de danser devant Chantons sous la pluie,  ou des Demoiselles de Rochefort, du désir d’être dans les bras de William Holden ou de Jean-Louis Trintignant, d’embrasser Rita Hayworth ou Catherine Deneuve…. Oui, c’est un livre cruel ce Crépuscule des cinémas.  39 euros de cruauté. 

Un extrait

“La quête n’a omis aucun des éléments sur lesquels reposait depuis des décennies le spectacle cinématographique : enseignes aux typographies originales, marquises survitaminées, vastes entrées...et enfin la salle, follement photogénique »(p . 5) .

Le réalisateur

Simon EDELSTEIN n’a plus à être présenté. Photographe et réalisateur de films long métrage et de documentaire, il est né à Genève en 1942. Plusieurs fois couverts de lauriers, ses reportages photographiques ont fait sa réputation. Sa filmographie comporte L’Ogre, Les Arpenteurs, et – le plus connu – Les Mauvaises manières.

 Fin connaisseur des Etats-Unis, surtout de la Côte Ouest, il en a arpenté pendant des années les villes et les bourgades les plus reculées pour débusquer ces bâtiments extravagants, ces vaisseaux de “l’image qui bouge”. Peu à peu, il a élargi son pèlerinage à la vieille Europe, à l’Afrique du Nord, à l’Inde, au Bengladesh et autres lieux lointains où cette civilisation du cinéma(tographe) s’est épanouie pendant un demi siècle. 

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