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L’homme sans passé ; Le Havre ; Aki Kaurismäki

Le Finlandais qui prend son temps dans une nature hostile… Envoûtant et chaleureux (malgré le froid) !
Tous les films cités sont en CD.

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Lu / Vu par

Françoise Thibaut
Publié le 17 mar . 2021

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Thème

Aki Kaurismäki nous fait respirer l’air de la Finlande : la vie y fut très dure, incertaine, aléatoire, coincée dans la  longue nuit  polaire, une nature rude, peu propice à l’agriculture, des voisins turbulents et cruels. Ce destin souvent tragique s’est beaucoup amolli, même au-delà du Cercle polaire, mais il reste le glaçant hivernage, la longueur des nuits, le silence de la neige qui drape tout, la complexité de l’approvisionnement, la crainte de mourir de froid ou de faim. Cela apprend la patience, l’habitude d’être soigneux et pondéré, l’éventuelle résignation devant ce que l’on ne maîtrise pas, et aussi, la joie du printemps éphémère, du bref été flamboyant, la présence de Dieu. Un Dieu assez proche, mais souvent oublieux des pauvres terriens, une sorte de copain distrait, que l’on fréquente un peu, à travers les associations caritatives ou les messes assaisonnées à la musique rock typiquement finnoise.

C’est donc l’esprit, le souffle, la lumière émanant de ses créations qui retiennent l’attention, cette sorte d’ironie joyeuse sur une humanité modeste, sur le bien être et la richesse que l’on possède à être pauvre. Il y a aussi le “rythme” lent des récits, lent comme la vie de chaque jour, du temps qui avance sans relief particulier. Parfois, cette monotonie est rompue par quelque situation incongrue, loufoque, inimaginable, que l’on gère avec un humour calme, une indulgente distance.

La production n’est pas énorme. Rien d'Hollywoodien, les frères Kaurismäki étant leurs propres producteurs, un peu mieux financés depuis qu’ils ont acquis une petite notoriété internationale, surtout européenne, encore que l’Oscar US et Cannes aient jeté un œil sur eux.

En 1990 voici La Fille aux allumettes, suivi de La Vie de bohême et du poétique Au loin s’en vont les nuages en 96. Arrivent deux chefs-d'œuvre : L’homme sans passé en 2002 et Le Havre tourné et produit en France en 2011.

- L’Homme sans passé (97 mn) est un soudeur d’une ville du nord, en train pour Helsinki afin de  trouver un nouveau  travail. Il se fait agresser à peine sorti de la gare et dépouiller de tous ses papiers, son argent et sa valise. Laissé pour mort, avec un gros traumatisme crânien, il ressuscite soudain et s’enfuit de l'hôpital. Retrouvé sur un quai désaffecté, il est recueilli par une petite communauté de gens modestes, logés dans des containers. Il n’a aucun souvenir et ne sait pas qui il est. Il commence une nouvelle vie, sans identité, bientôt aidé par une dame salutiste qui le nippe correctement et lui enjoint « de se reprendre en main ». La suite est peuplée d’incidents étonnants (la banque), de moments miraculeux (le concert), d’audaces circonstancielles (le divorce) et d’une renaissance inattendue. L’amour s’en mêle et la fin, sinon édifiante, est heureuse. 

Le chien (Hannibal) joue très bien. Markku Peltola campe un héros un peu raide, mais résolu, à la fois tendre à l’intérieur et cuirassé au dehors. L’irremplaçable Kati Outinen (Prix d’interprétation à Cannes en 2002) est une Salutiste nimbée d’infaillibilité chrétienne, mais vite amoureuse ; elle offre des sandwiches à son aimé comme on délace un corset trop étroit. Les seconds rôles sont incroyables et sincères. On sort de là en se disant qu’on a rencontré la Bonté.

- Le Havre (90mn) est un film magique, plein d’humour, de bizarreries, de circonstances heureuses provoquées par la solidarité d’un quartier, l’optimisme forcené de son héros, son opiniâtreté à aller jusqu’au bout de  l’aventure. André Wilms est cireur de chaussures, métier peu lucratif, mais il est heureux, avec une épouse dévouée, un chien sympa et des voisins fraternels. Le hasard le met en présence d’un jeune garçon noir échappé d’une transhumance pathétique vers l’Angleterre. Presque en même temps, sa femme tombe gravement malade, considérée comme perdue. Au moment où, grâce à l’argent d’un concert rock caritatif, le jeune garçon s’en va vers le large dissimulé à bord d’un chalutier, l’épouse guérit miraculeusement. 

Wilms a une raideur toute nordique liée au sens de la compassion, le don de l’économie de mots. Jean-Pierre Darroussin joue un méchant au cœur d’or et va boire le « calva de l’amitié » avec son nouvel ami. L’ensemble est saugrenu et touchant. Et le chien joue très bien.

Points forts

Aki Kaurismäki est en quelque sorte un anti Ingmar Bergman, loin des contorsions métaphysiques, de la culpabilité gothique, du sexe pécamineux, de la bourgeoisie coincée dans le corset de l’apparence. Ses héros peuvent paraître un peu bravaches, ses amoureuses trop innocentes, mais ils révèlent des natures chaleureuses sous le glacis de la bienséance, l’attention à autrui, une éventuelle fraternité, et aussi un increvable optimisme entretenu par une éducation stricte qui inculque la confiance en soi. Si on ne sait pas quoi faire par moins 20°, immobile comme un poteau,  on meurt ; donc il faut être lucide, actif et positif, éventuellement en chantant un petit refrain. C’est cela la Finlande…

Le monde d'Aki Kaurismäki est « un monde à part », très réel mais « sur réel » qui tend à montrer, que « ce pourrait être autrement, bien meilleur, moins méchant. »

Points faibles

On fume beaucoup dans les films de Kaurismäki, la cigarette étant souvent une sorte de calumet de la paix entre des types qui auraient pu être sur le point de s’écharper  ; on picole aussi pas mal, mais avec une certaine décence, sans doute due à une longue pratique typiquement nordique.

En deux mots ...

Dans sa mentalité profonde, si finlandaise, ou du moins si nordique, on peut rapprocher ce voyage cinématographique des écrits de Arto Paasilinna (né en 1942, disparu récemment)  dont les héros, tels Vatanen et son lièvre, ou bien le Meunier hurlant ou encore la Douce empoisonneuse (tous chez Folio) ont cette aptitude à la divagation obstinée qui les mène à la réalisation de leurs rêves les plus obscurs, à un monde qui leur paraît plus harmonieux sans les excès de la possession et de l’envie. On peut aussi penser au Festin de Babette de Gabriel Axel, d’après Isak Dinesen, dont le développement tellement lent conduit, sous la houlette d’une magnifique Stéphane Audran, à l’épanouissement des convives, l’oubli des rancoeurs passées, et au bonheur commun malgré la froidure de l’hiver.

Un extrait

Aki Kaurismäki explique sa démarche envers  les migrants extracommunautaires dont le sort est souvent indigne : “Je n’ai pas de réponse à ce problème mais il m’a paru important d’aborder ce sujet dans un film qui, à tous égards, est irréaliste”.

Le réalisateur

Aki Kaurismäki (né en 1957) aime les chiens, la musique, le grand air et les silences qui répondent à tout questionnement. Finlandais de son état, avec son frère Mika, lui aussi cinéaste, de 2 ans son aîné, il fabrique un univers cinématographique particulier, plutôt marginal, qu’on ne peut qualifier « d’original » puisqu’il dépeint des situations simples, des êtres d’une banalité rassurante, des émotions  circonscrites à la réalité.

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