Bidouille et Chimène
Publication le 08 octobre 2025
128 pages
15 euros
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Thème
Alain Corbin livre ici le second tome de ses mémoires, après Sois sage, c’est la guerre 1939-1945 paru en 2014. L’auteur baptise ce court texte de ‘récit personnel’, ce qui rend mieux compte de son ambition et de son contenu. Corbin, né en 1936, évoque des souvenirs de sa scolarité à l’Immaculée Conception, un pensionnat catholique de Flers-de-l’Orne, entre 1945 et 1952. Il s’est finalement résolu à écrire ce texte convaincu que ‘le grand âge aviverait le souvenir des émotions initiales de l’existence’ et que ‘l’écriture de soi, rétrospective, des premières années de la vie, gagne en qualité et constitue une source historienne de plus de valeur que les autobiographies prématurées souvent suscitées par un désir d’autojustification’.
Le récit personnel au service de la Grande Histoire, en somme. Bidouille et Chimène sont les surnoms de quelques protagonistes de l’affaire à côté des pittoresques Petit Jean, Gros Buff, ou Pythag, tous prêtres enseignants. Corbin raconte le quotidien du pensionnat, ses règles -inchangées depuis un siècle-, les privations, la nourriture et l’hygiène exécrables, la discipline -stricte-, le contenu éducatif et la ‘forte emprise religieuse’. Ce récit est aussi celui de la naissance de sa vocation d’historien et une réflexion sur l’approche historique.
Points forts
Corbin restitue à gros traits mémoriels une époque pas si éloignée mais bien révolue. Sur le plan éducatif, l’accent est mis sur les langues anciennes et l’épopée (qui se souvient de La Messiade de Klopstock ?). L’enseignement de l’histoire privilégie la chronologie, le récit historique, la valorisation du militaire et de l’héroïsme, au détriment de l’historiographie. La lecture est fortement favorisée (sous la réserve du nihil obstat ecclésiastique). De même, l’étude est au centre de la pédagogie (ses heures sont plus nombreuses que celles dédiées à l’enseignement magistral) et la ‘salle d’études’, où l’élève se confronte aux difficultés de l’apprentissage et à la réflexion, est le lieu focal de la vie scolaire.
Corbin insiste sur le principe d’autorité, l’omniprésence des surveillants et celle de la religion. Dans ce système éducatif, la joie recherchée est de nature toute religieuse. En effet, ‘la joie, le plaisir, la distraction n’étaient pas le but de l’enseignement catholique car trop proches du péché’. Au final, Corbin dessine une époque joyeuse malgré la rudesse de cette éducation. Il rend aussi hommage à ces autres ‘hussards noirs’ qui ont accompagné sa vocation. Enfin, il insiste à juste titre sur sa démarche mémorielle qui ‘proscrit l’histoire tribunal pour se limiter au désir de compréhension d’un temps si différent de celui d’aujourd’hui’.
Quelques réserves
Historien réputé, Corbin n’a eu certainement aucun mal à éditer ce récit personnel saupoudré d’anecdotes et d’un début de réflexion sur son approche de l’histoire. L’ambition est limitée, les découvertes peu nombreuses pour le lecteur. On est loin des sommes savantes de l’historien des sens. On y trouve juste l’écho de souvenirs qui pourraient être partagés lors d’un long déjeuner avec des anciens. C’est tendre, amusant, nostalgique et c’est déjà bien ainsi. La seule exhortation à ne pas juger anachroniquement une époque, ‘à ne pas regarder le passé avec les yeux de présent’ que porte ce récit, le rend tout à fait estimable.
Encore un mot...
La vision -bienveillante et positive- de Corbin se rattache à celle défendue par Barratier dans son film Les Choristes (2004). Conscients des desseins différents des auteurs, on la confrontera aux récits qui décrivent un système répressif et violent comme le polémique Le bois de Jeroen Brouwers (2020).
Une phrase
« Je n’ai cessé de répéter que je concevais l’histoire comme un voyage dans un passé différent de notre présent, en effectuant une plongée dans un monde devenu, dans un premier temps, difficile à comprendre, et qu’il ne fallait pas juger le passé. Se poser en membre d’un tribunal est, fondamentalement, avouer son incompréhension et, donc, détruire la qualité de l’entreprise historiographique. Tout cela implique une distance temporelle » (page 8).
L'auteur
Agrégé d’Histoire, Alain Corbin est considéré comme l’historien des sens et du sensible. L’un de ses ouvrages les plus connus, le Miasme et la Jonquille, paru en 1986, est l'histoire du rapport de l'homme et des odeurs.
Culture Tops a rendu compte des déclinaisons de ses ‘histoires de…’ au silence (Histoire du silence), au vent (La rafale et le zéphyr : histoire des manières d'éprouver et de rêver le vent), à l’ignorance (Terra incognita, une histoire de l'ignorance), ou au repos (Histoire du repos).
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